Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
Les Amertumes

Le vers régulier

7 Janvier 2011 , Rédigé par Darius Hyperion Publié dans #Essais de poétique

« Mal nommer les choses, c'est ajouter au malheur du monde. »
(Albert Camus, Sur une philosophie de l'expression, Poésie 44)

Il est courant sur internet de trouver en lieu et place de « vers régulier », le terme de « vers classique ». Ces deux termes recouvrent cependant des notions différentes, le dernier terme n'étant qu'un cas particulier du premier.

Un vers régulier est un vers qui suit des règles, contrairement au vers libre, appelé ainsi parce que "libéré" des règles. Je ne m’étendrai pas ici sur le sujet, mais ces règlent incluent le décompte des syllabes, la prise en compte du e muet, les diérèses et synérèses, l’interdiction de l’hiatus, les règles de la rime, le respect des césures, etc. Je renvoie à mes essais sur ces divers sujets.

Les règles ayant évolué au cours du temps, on distingue plusieurs sortes de vers réguliers, selon les époques : vers médiéval, vers baroque, vers classique, vers romantique... Le vers médiéval invente les règles de base : décompte syllabique, césure, rime. Le vers baroque ajoute les règles de Ronsard et du Bellay : alternance des rimes masculines et féminines. Le vers classique ajoute les règles de Malherbe et Boileau : proscription de l'hiatus, traitement des e muets, interdiction des rejets et enjambements. Le vers romantique ajoute les règles de Hugo : enrichissement des rimes et "déniaisement" de l'alexandrin. Chaque époque invente de nouvelles règles plus qu'elle n'en abroge. Jusqu'à l'apparition du vers libre.

On trouve également les termes de poésie « néo-classique » et de vers « néo-classique » employés par des versificateurs contemporains qui n’appliquent que partiellement, et mal très souvent, les règles du vers, ce qui est en totale contradiction avec l'esprit du classicisme. Le terme de Classicisme fut inventé par Stendhal qui l'opposait au Romantisme naissant en 1823-1825 (Racine et Shakespeare). Victor Hugo réemploie le terme en 1827 dans la préface de Cromwell. Les artistes de la période Classique ne se reconnaissaient pas en tant que tels, le mot n’existant pas encore. Voici la définition du Classicisme que donne le site internet http://www.areopage.net/Classicisme.htm :

« Courant esthétique regroupant l'ensemble des ouvrages qui prennent comme référence esthétique les chefs-d'œuvre de l'Antiquité gréco-latine. Le terme a une définition esthétique mais aussi historique, puisqu'en France l'« époque classique » est la période de création littéraire et artistique correspondant à ce que Voltaire appelait « le siècle de Louis XIV » ; il s'agit essentiellement des années 1660-1680, mais en réalité la période classique s'étend jusqu'au siècle suivant. »

Le Classicisme englobe tous les arts de l’époque : littérature, théâtre, peinture, sculpture, architecture, etc., exceptée la musique qui est alors baroque et ne sera classique qu'à la fin du XVIIIe siècle. La période Classique s’étend, grosso modo, du XVIIe au XVIIIe siècles, entre le Baroque de la Renaissance et le Romantisme du XIXe siècle. En ce qui concerne la poésie, tous les poètes d’avant le vers libre ne sont donc pas des classiques : Ronsard et du Bellay sont des baroques ; Boileau, La Fontaine, Corneille, Racine, Molière sont des classiques ; Hugo, Lamartine, Musset sont des romantiques ; Baudelaire, Verlaine, Rimbaud sont des symbolistes ; Leconte de Lisle et Hérédia sont des parnassiens. Les écrivains du XXe siècle qui revendiquèrent le Classicisme (Maurras, Valéry, Gide, Claudel, Camus), s’élevaient contre le Romantisme, il s’agissait pour eux d’un rattachement à la doctrine du grand Siècle.

Le Classicisme se référant à l’Antiquité gréco-latine, les poètes latins tels que Virgile, Horace, les grecs comme Homère sont imités. Le Classicisme est, toujours selon le site www.areopage.net, « un modèle de rationalisme et de précision dans l'analyse psychologique, un modèle aussi dans la maîtrise des moyens et dans l'effacement du « moi », un exemple enfin de stylisation, de respect des règles et d'alliance entre l'esthétique et la morale ». Il est risible de constater que les soi-disant poètes « néo-classiques » d’internet se réclament souvent du Romantisme quant aux sujets abordés dans leurs poèmes : débordements de sentiments exacerbés, lyrisme à outrance, mise en avant du moi ; en totale contradiction, donc, avec les conceptions du Classicisme.

Combien de fois trouve-t-on ce genre de description du contenu d'un blog : « je vous dévoilerai un peu de mon âme, je vous ferai partager mes tranches de vie, mes vers vous révèleront ce qui me touche, mes impressions, mes sentiments, mes regards sur le monde, la vie, la mort ». On notera l'omniprésence du « je », du « moi », « ma vie, mon oeuvre ». Ceci n'a absolument rien de classique ; il s'agit bel et bien de romantisme, et encore ! d'un romantisme des plus décadents, centré uniquement sur le nombril de l'auteur. Faire de la poésie n'est pas écrire son journal intime. La poésie dépasse l'égo de l'auteur, « je est un autre » écrivit Rimbaud.

Les auteurs de poésie « néo-classique » d’internet ont pour unique point commun une application plus ou moins partielle des règles de la versification. On trouvera en suivant ce lien un essai de définition du vers néoclassique à l'issue de laquelle il ne reste plus rien de ce qui fait qu'un vers est un vers et qu'une rime est une rime, malgré la déclaration préliminaire : « La poésie moderne ou néo-classique respecte l'essentiel, la forme générale et « l'esprit » des règles classiques, mais en oublie la rigueur, en tout ou en partie ». On lira également avec profit l'ineptie des commentaires sur ce même lien pour jauger l'inculture généralisée des intervenants.

Est dit, donc, selon le lien précédent, vers « néo-classique », tout vers ayant des rimes plus ou moins correctes, qui prend des libertés avec le décompte des e muets, qui peut contenir des hiatus, bref, qui n’en fait qu’à sa tête. On pourrait imaginer le terme de « néo-régulier », s’il existait effectivement une réforme des règles du vers, mais cette réforme n’existe pas. Il n’y a aucune homogénéité de la technique de versification dans les écrits des auteurs « néo-classiques » : l’un ne compte pas les e muets mais proscrit les hiatus, l’autre ne respecte pas l’alternance des rimes féminines / masculines mais élide les e muets précédés d’une voyelle, etc.

Or le vers classique a existé, il s’agit du vers pratiqué par les auteurs classiques cités ci-dessus, durant la période ainsi déterminée. Ce vers se distingue, d’un point de vue technique, par une très grande rigueur de la césure, ainsi que par une certaine indépendance des vers les uns par rapport aux autres. Ces principes furent établis par Malherbe, et Boileau les expose dans son Art poétique, chant I. Le vers classique instaura également l’interdiction de l’hiatus.

Les stances avec grâce apprirent à tomber,
Et le vers sur le vers n'osa plus enjamber.

(...)
Ayez pour la cadence une oreille sévère :
Que toujours dans vos vers, le sens, coupant les mots,
Suspende l'hémistiche, en marque le repos.
Gardez qu'une voyelle, à courir trop hâtée,
Ne soit d'une voyelle en son chemin heurtée,
(...)

Le vers romantique de Hugo assouplit la césure et autorisa les rejets et les enjambements entre vers. Je renvoie à sa célèbre Réponse à un acte d’accusation et à ces vers :

Et sur les bataillons d'alexandrins carrés,
Je fis souffler un vent révolutionnaire.

ainsi qu’à ses Quelques mots à un autre dans lequel il déclara :

J’ai disloqué ce grand niais d’alexandrin.

Hugo ne faisait, au fond, que retrouver le vers d’avant Malherbe, tout en conservant certains acquis comme l’interdiction de l’hiatus et l’alternance des rimes féminines/masculines, ainsi que la règle fondamentale de la prononciation de l’e muet.

Cela démontre d’ailleurs que l’idée selon laquelle le vers doit suivre la même prononciation que la prose est totalement fausse : le français du XIXe siècle est bien plus proche du nôtre que de celui du XVIe siècle et de La Pléiade. La conservation de l’e muet était donc aussi problématique, si problème il y a, pour Hugo qu’elle l’est pour nous en ce début de XXIe siècle ; les diérèses et synérèses posaient tout autant de problèmes qu’aujourd’hui. Pourtant, qui, en lisant Hugo, prétendra que cette langue, pourtant contrainte et travaillée, sent l’artifice et la règle ? Hugo s’exprime dans un français on ne peut plus moderne pour son siècle.

Aussi, parler de vers classique en citant Hugo relève-t-il du plus parfait contresens tant historique que littéraire. Le vers classique désigne le vers pratiqué selon un dogme littéraire délimité dans le temps, le vers romantique lui succéda. Le vers régulier désigne un vers soumis à des règles ; il a toujours existé, avec des adaptations selon les époques qui sont toujours allées dans le sens d’une sophistication de ces règles ; notons que si Hugo desserra le carcan de la césure et du vers, les romantiques demandèrent l’enrichissement des rimes et la fin des licences poétiques. Le vers classique n’est que le vers d’une période donnée, comme le vers romantique est le vers du XIXe siècle, mais tous deux sont des vers réguliers.

Le vers classique a probablement été le vers le plus guindé de toute l’histoire de la littérature française ; la définition du Classicisme donnée ci-dessus précise bien que ce mouvement se caractérise par le respect de règles. Enfreindre des règles et se réclamer du Classicisme est donc une absurdité, un de ces contresens qui révèlent le manque de culture généralisé des amateurs d’internet. Corneille, Molière, Racine, n’ont jamais enfreint les règles du vers ; Boileau d’ailleurs était là pour les corriger. Ces auteurs font pourtant partie des plus grands auteurs français. Comme Hugo plus tard, tous ont su tirer le meilleur parti des règles, faisant souffler un incroyable vent de liberté (je dois ajouter « apparente ») dans une forme contrainte qu’ils respectaient pourtant à la lettre. Les grands auteurs n'abolissent pas les règles, ils les transcendent, voire ils les inventent.

Car qui d'autre que le poète lui-même inventa les règles du vers ? Un moine fanatique du Moyen Âge voulant juguler l'imagination, fille du Diable ? Un cartel de vieux académiciens tremblants, aigris, grincheux, et pas si immortels que ça ? Imbécilités d'ignares qui pensent que le poète est libre par nature et bridé par d'obscurs jaloux. Rappelons, pour clore ce débat stupide, que Corneille, Racine, Boileau, Lamartine, Hugo, Hérédia, Leconte de Lisle, Richepin, Valéry, et j'en passe, furent académiciens. Et qu'importe que quantité d'autres, comme Molière, Vigny, Musset, Gauthier, Banville, Baudelaire, Verlaine, Rimbaud, Mallarmé, et j'en passe plus encore, ne l'ont pas été. Les règles sont inventées par les poètes pour les poètes, et parmi ces poètes régulateurs (horrible oxymore !) il y a les plus grands noms. Il n'y a pas de méchant régulateur caché qui voudrait mettre des bâtons dans la plume du scribouillard du dimanche. Il n'y a que de méchants scribouillards du dimanche qui n'ont jamais lu les grands poètes.

La poésie « néo-classique », le vers « néo-classique », sont donc des termes creux : il n’y a derrière ni théorie artistique, ni application des règles du vers. Ceci cache en réalité un romantisme qui n’en finit pas d’agoniser, et un vers libre à peine plus travaillé que la prose. Ces termes ne font que démontrer le manque de culture et la vanité de ceux qui les emploient. Le « néo-classicisme » tel que pratiqué sur nombre de forums de poésie n'est pas autre chose que du « classicisme » râté, fautif, ignorant, paresseux, mais hautement prétentieux. On trouvera un bel exemple de profession de foi de l'un de ces auteurs qui pullulent sur internet et qui mêlent allègrement ignorance crasse, contre-vérités et démagogie (sans compter le français épouvantable) ici et surtout ici.

 

 

Autres essais de poétiques

Partager cet article

Repost 0

Commenter cet article

Jules 17/01/2017 16:43

Bonsoir,
Édifiant le lien, cette personne doit être un élève de ce grand, et musclé philosophe belge dont j'ai oublié le nom, je crois reconnaître son style unique se deviner derrière ces pensées profondes :
"Le Classique n'est pas dans la littérature d'une époque donnée, laquelle on devrait se référencer, mais qu'il vit dans ce que nous devrions être, et que nous ne connaissons plus, que nous ne sommes plus. Le Vrai Classique, ne serait-il pas en premier lieu notre force fondamentale ? C'est-à-dire notre vie intérieure, sur laquelle repose notre culture ?
C'était donc ça ! Je comprend beaucoup mieux maintenant.

Darius Hyperion 17/01/2017 17:07

Kung Fu Pandamme ?

Je crois que l'auteur de ce texte a cessé d'écrire depuis. Heureusement !