Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
Les Amertumes

La prose et le vers

2 Janvier 2011 , Rédigé par Darius Hyperion Publié dans #Essais de poétique

« Tout ce qui n'est pas prose est vers et tout ce qui n'est point vers est prose. »
(Molière, Le Bourgeois gentilhomme, acte II, scène IV)

Ceci étant posé, qu’est-ce que la prose, qu’est-ce que le vers ?

La prose, nous enseigne encore Molière, c’est le langage oral, celui de la conversation, du dialogue, de l’échange verbal avec autrui.

« Monsieur Jourdain- Et comme l’on parle, qu’est-ce que c’est donc que cela ?
Maître de philosophie- De la prose.

Monsieur Jourdain- Quoi, quand je dis : « Nicole, apportez-moi mes pantoufles, et me donnez mon bonnet de nuit », c’est de la prose ?
Maître de philosophie- Oui, Monsieur. »
(idem)

Mais la prose est aussi le langage de l'écrit : lettres, romans, livres d’enseignement, etc. Ce texte même est en prose. Même si la prose écrite fut longtemps travaillée, se distinguant malgré tout de la langue parlée par une moins grande spontanéité ; il n’en est pas moins tout à fait possible d’écrire comme l’on parle, Céline nous le prouvera au XXe siècle (encore la spontanéité apparente de l'œuvre célinienne cache-t-elle un travail considérable). Ouvrir n’importe quelle page sur n’importe quel forum internet de nos jours est extrêmement édifiant sur ce sujet.

Le vers, quant à lui, est un élément de langage rythmé. Le mot « vers » vient du latin « versus » qui désigne à l'origine le sillon de la charrue dans un champ. Les retours à la ligne du vers rappellent cette image : un poème ressemble à un champ labouré, parcouru de sillons parallèles et identiques. L'étymologie même renvoie donc à la notion de retour, de cycle, de rythme. Banville écrit dans son traité de poésie : « Le vers est la parole humaine rythmée de façon à pouvoir être chantée, et, à proprement parler, il n'y a pas de poésie et de vers en dehors du chant. »

Il est vrai que jusqu'à la Renaissance, poésie et chanson ne font qu'un : l'un des symboles du poète dans l'Antiquité n'est-il pas la lyre, intrument de musique ? Au Moyen Âge, trouvères et troubadours accompagnent leurs récits de musique ; au XIIe siècle le troubadour Raimbaut de Vaqueyras écrit à la fois des poèmes courtois et leur accompagnement musical. Il faut attendre la fin du Moyen Âge pour qu'Eustache Deschamps distingue la « musique naturelle », c'est-à-dire la poésie qui est la musique des mots, de la « musique artificielle », faite par le truchement d’instruments. Guillaume Machaut, maître et peut-être oncle de Deschamps, est l’un des derniers à écrire des textes versifiés ainsi que leur musique, il est considéré comme le dernier trouvère.

Le vers est par conséquent un langage artificiel, travaillé, soumis à des contraintes qui ne sont pas celles du langage quotidien : quand la prose ne se soucie en rien des points d’appui de la phrase, le vers tend à systématiser leur emplacement, à leur donner une fréquence de rappel. Par sa définition même, le vers, qui est donc rythme, s’apparente à la musique, il est musique. Vouloir le rapprocher de la prose, prétendre faire des vers sans règle ni contrainte, est un contre-sens absolu ; en cela, le vers libre ou libéré me semble une parfaite aberration.

« Le vers est musique ; le vers sans musique est littérature. Le poème en prose, c'est de la prose poétique. Le vers libre n'est plus le vers puisque le propre du vers est de n'être point libre. »
(Léo Ferré, préface à Poètes... vos papiers !)

Je conseille par ailleurs l'écoute et la lecture de la chanson Poètes... vos papiers ! dans laquelle Ferré règle ses comptes avec André Breton, le surréalisme et l'écriture automatique. Je déplore néanmoins que Ferré n'y applique pas les principes qu'il y énonce !

Les deux définitions ci-dessus sont universelles : elles permettent de distinguer le vers de la prose dans n’importe quelle langue, que ce soit le français, l’anglais, l’allemand, mais aussi le chinois, le japonais, l’arabe ou les langues africaines, ou encore les langues mortes comme le latin ou le grec ancien, le sanskrit. S’il est difficile de penser avec un philosophe dont le nom m’échappe que le vers était la forme d’expression originelle de l’homme, il n’en est pas moins remarquable que toutes les langues, à toutes les époques, dans toutes les civilisations, ont toujours produit des vers.

Une fois ces définitions établies, chaque langue, selon ses particularités propres, a établi des règles permettant de créer ce rythme. Le latin, le grec ancien, le sanskrit, fondent leurs vers sur une versification métrique : un vers est constitué de plusieurs mètres, un mètre est constitué d'un ou deux pieds ; un pied est un regroupement de plusieurs syllabes ; le système distingue des syllabes longues (_) et des brèves (U), la « longueur » des syllabes étant appelée « quantité » : deux syllabes brèves valent une longue (UU = _). Par exemple, l'hexamètre dactyle, vers de l'Illiade et l'Odyssée d'Homère et de l'Enéide de Virgile, est composé de cinq mètres comprenant chacun un pied dactyle (_ UU), et d'un sixième mètre composé soit d'un spondée (_ _), soit d'un trochée (_ U)  ; il a donc pour schéma théorique :

_ UU | _ UU | _ UU | _ UU | _ UU | _ U
(U étant au choix une brève ou une longue)

L'équivalence des syllabes brèves et longues permet de remplacer les dactyles par des spondées, et d'écrire, à l'extrême (à noter que le spondée au cinquième mètre est extrêmement rare) :

_ _ | _ _ | _ _ | _ _ | _ _ | _ U

L'hexamètre dactyle peut donc compter de 12 à 17 syllabes, il est noté :

_ UU | _ UU | _ UU | _ UU | _ UU | _ U
(UU étant au choix deux brèves ou une longue)

Les vers anglais et allemands reposent sur une versification rythmique, c’est-à-dire sur la place des syllabes accentuées ou atones. Les principes de versification dans ces deux langues ressemblent fortement à ceux de la versification en latin et en grec ancien, excepté que les syllabes accentuées et atones ne connaissent pas de système d'équivalence permettant de les substituer les unes aux autres. Le vers français repose sur la versification syllabique : elle repose sur le nombre de syllabes des vers. Rappelons que l’usage du mot pied est impropre appliqué à notre vers, puisqu'il se définit par le regroupement de plusieurs syllabes. Le vers français se définit par le nombre de ses syllabes, d'où son nom : hexasyllabe (et non hexamètre), octosyllabe, décasyllabe, etc. Du Bellay le rappelle dans sa Défense et illustration de la langue française, livre II, chapitre VII : « Et bien que n’ayons cet usage de pieds comme eux [les Grecs et les Latins], si est-ce que nous avons un certain nombre de syllabes en chacun genre de poème (...). »

D’autres particularités s’ajoutent à cette définition du vers français. Le nombre de syllabes par mot, par exemple, est soumis à un usage que j’ai décrit dans mon essai sur la synérèse et la diérèse. Je rappelle que la règle de base dans la détermination du nombre de syllabes d’un mot comportant une séquence de voyelles contigües sans consonne interposée est de se référer à l’étymologie de ce mot. Force est de constater néanmoins que cette règle souffre de nombreuses exceptions, et que l’usage des diérèses provoque l’apparition d’hiatus pourtant réputés inélégants dans le vers.

Une autre particularité du vers français, liée cette fois au français même, est la présence de l'e muet. J’ai rapporté les règles concernant la prise en compte de cet e muet dans mon essai sur l'e muet et l'hiatus : si la prononciation de cet e est assez aléatoire dans la prose, elle est au contraire systématique dans le vers, à quelques exceptions près.

Je voudrais ici combattre une idée assez répandue, mais néanmoins fausse, selon laquelle l’usage de cet e dans le vers reflète un français ancien, en l’occurrence celui du XVIe siècle, époque à laquelle les poètes de la Pléiade commencèrent à régler le vers ; l'usage de cet e dans le vers est souvent présenté comme un archaïsme de langage.

Or, si l’on étudie les textes antérieurs à la Renaissance, de nombreux indices laissent à penser que la perte de la prononciation de cet e est ancienne, voire qu'elle a toujours été celle que nous connaissons aujourd'hui, c'est-à-dire loin d'être systématique. On considèrera l’orthographe plus ou moins phonétique du Français avant l’institution de l’Académie : on trouve par exemple, dans des textes du Moyen Âge, aussi bien « com » que « comme », « l’homme » que « l’hom » (qui donnera « l'on » puis « on »). On considèrera également les césures épiques de La Chanson de Roland (XIe siècle), cette faute de Villon (XVe) qui ne compte pas le e de pluie dans le décasyllabe « La pluye nous a debuez et lavez » de sa célèbre ballade des pendus, alors qu'il compte l'e de pies deux vers plus loin « Pies, corbeaulx nous ont les yeulx cavez », ou encore les incohérences de du Bellay dans Les Antiquités de Rome et Les Regrets (XVIe). On se rapportera pour se convaincre de l'ancienneté de la perte de la prononciation de l'e muet à l'Histoire du vers français de Georges Lote.

Pourquoi dans ce cas avoir imposé le décompte systématique de l’e muet dans le vers, quitte à créer un décalage avec la prose ? Les raisons en sont multiples.

La première raison est justement la nature aléatoire de cet e muet dans la prose elle-même ; le même mot, selon l’intonation, la vitesse d’élocution, l’accent régional, et quantité d’autres paramètres, verra l’e muet prononcé ou non : on pourra ou non prononcer l’e muet interne de « commencement » / « commenc’ment », de même que l’e muet final de « finale » ; certains e muets ne sont aujourd’hui plus du tout prononcés, comme l'e final de « vie » ; en revanche, il est impossible de prononcer des mots comme « arbre, semble, nombre, table », sans leur e final, à moins de pratiquer des apocopes « arb’, semb’, nomb’, tab’ » ; on aura même tendance à rajouter des e graphiquement inexistants dans des successions de consonnes telles que « un film(e) de guerre », « un match(e) nul », « le strict(e) nécessaire », « mon ex(e)-femme », « un arc(que)-boutant », ce qui constitue des cas d'anaptyxe. En systématisant la prise en compte de l’e muet, le vers français évite donc de s’embarrasser de cas particuliers et d’exceptions qui auraient rendu l'établissement et l’application de toute règle trop complexe. 

Une autre raison de la prise en compte de l’e muet dans le vers est sa sonorité même. Les syllabes qui le contiennent, appelées de façon trompeuse syllabes muettes, sont des syllabes à la sonorité faible ; elles sont souvent plus courtes que les autres, tout en allongeant la syllabe tonique qui la précède et en provoquant un enjambement d’une cellule rythmique du vers sur la suivante. Le placement judicieux de ces syllabes muettes (aussi bien internes au mot que finales) dans le vers participe donc grandement à son rythme. Cet alexandrin de Baudelaire (Les Fleurs du mal, Hymne à la beauté) par exemple :

« Tu marches sur des morts, Beauté, dont tu te moques »

doit son rythme, pour le premier hémistiche, à l’e muet de « marches », la coupe se faisant à l'intérieur de ce mot :

Tu mar / ches sur des morts, // Beauté, / dont tu te moques.

Transcrit selon les notations du vers latin données plus haut, cela donne :

U_/UUU_//U_/UUU_U

soit 2/4//2/4+1.

Enfin, le vers idéal de la langue française est un vers qui alterne des voyelles V et des consonnes C dans une succession parfaite CVCVCVCV, il s'agit d'une application du principe de l'euphonie ; poussée à l'extrême, l’OULIPO appelle cette contrainte « la rigidité de l’okapi ». L'interdiction de l'hiatus externe, l'élision des e muets précédant une voyelle ainsi que la formation des liaisons entre mots aident à éviter les rencontres de deux voyelles VV. La prise en compte des e muets encadrés de consonnes aide à éviter les rencontres de deux consonnes CC.

Si l’on reprend le vers de Baudelaire ci-dessus, on se rend bien compte du carambolage disgracieux de consonnes que provoquerait la non prise en compte de l’e muet de « marches » : « Tu march’s sur des morts » (on a alors CV CVCC CVC CV CVC en place de CV CVC-CV CVC CV CVC). Jean Mazaleyrat dans ses « Eléments de métrique française » (Albin Michel) donne en exemple ce vers de Hugo :

Do-nne lui tout de mê-me à boire dit mon pè-re
CV-CV  CV  CV   CV CV-CV   CV CV CV  CV  CV-C(e)

réécrit par Jules Vendryès pour les besoins d'une conférence en :

Donn' lui tout d'mê-me à boire un' goutt' d'eau, dit mon pè-re
CVC   CV  CV   CCV -CV   CVC   VC  CVC    CV     CV  CV  CV-C(e)

et conclut que le désagrément sonore de la réécriture du vers provient effectivement de la rencontre de nombreuses consonnes, contrairement à la succession parfaite de l'original. Or cette succession parfaite de l'original est obtenue grâce à 3 E muets prononcés (donnE, dE, boirE) que l'on peut ignorer en prose, comme le prouve la réécriture de Vendryès qui en traite quatre en apocopes (donn', d', un', goutt'). On notera l'élision régulière des E de mêmE (Hugo et Vendryès) et boirE (Vendryès) qui évitent des rencontres VV. Il est entendu que cette succession parfaite de consonnes et de voyelles ne se rencontre pas toujours dans le vers, encore moins en prose ; cependant, les meilleurs vers français s’en rapprochent le plus souvent.

Prose et vers sont donc bien définis : la prose est le langage courant, soumis aux seules contraintes de la grammaire, de l'orthographe et de la syntaxe, le vers est un langage contraint par des règles extérieures à la langue visant à créer un rythme. Un texte non soumis à ce type de contrainte n'est donc rien d'autre que de la prose.
 

« La poésie est au langage utilitaire de la prose ce que la danse est à la marche, une activité gratuite. »
(Paul Valéry, Variété)

 

Autres essais de poétiques

 

Partager cet article

Repost 0

Commenter cet article

Jules 19/01/2017 09:28

Bonjour,
J'imagine qu'il y a des conventions, mais ne pourrait on pas, pour faciliter la compréhension, écrire le E élidé d'une manière différente (peut être avec des parenthèses), que et le E muet prononcé. En effet, on se retrouve finalement avec, d'un coté un E élidé écrit en majuscule, alors que la majuscule connote plutôt une insistance, et même un cri de nos jours, et de l'autre, l'expression, E muet prononcé, qui est relativement perturbante. Moi je m'embrouille à chaque fois !