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Les Amertumes

La langue

7 Janvier 2011 , Rédigé par Darius Hyperion Publié dans #Essais de poétique

« Guerre à la rhétorique et paix à la syntaxe ! »
(Victor Hugo, Les Contemplations, Réponse à un acte d’accusation)

« La logique du révolté est de s'efforcer au langage clair pour ne pas épaissir le mensonge universel. »
(Albert Camus, L'Homme révolté)
 
La littérature classique, telle que définie par Stendhal au début du XIX
e siècle en opposition au Romantisme naissant, était pétrie de maniérismes et de tournures ampoulées. Elle écartait notamment certains mots jugés « vulgaires », au profit de périphrases, métaphores ou synonymes jugés plus « nobles ». Ainsi le mot « glaive » était-il employé pour « épée », « nue » pour « ciel » ou « nuage ».
 
Ce maniérisme avait atteint des sommets avec les Précieux, qui avaient cultivé l’art de ne pas appeler un chat un chat. Molière, dans Les Précieuses ridicules, nous donne quelques exemples célèbres :
 
scène 6
 
MAROTTE.- Voilà un laquais qui demande si vous êtes au logis, et dit que son maître vous veut venir voir.
MAGDELON.- Apprenez, sotte, à vous énoncer moins vulgairement. Dites: « Voilà un nécessaire qui demande si vous êtes en commodité d'être visibles. »
(…)
MAGDELON.- (…) Vite, venez nous tendre ici dedans le conseiller des Grâces.
MAROTTE.- Par ma foi, je ne sais point quelle bête c'est là : il faut parler chrétien, si vous voulez que je vous entende.
CATHOS.- Apportez-nous le miroir, ignorante que vous êtes (...).
 
scène 9

 

CATHOS.- Ma chère, il faudrait faire donner des sièges.
MAGDELON.- Holà, Almanzor !
ALMANZOR.- Madame.
MAGDELON.- Vite, voiturez-nous ici les commodités de la conversation.

(…)

CATHOS.- Mais de grâce, Monsieur, ne soyez pas inexorable à ce fauteuil qui vous tend les bras il y a un quart d'heure ; contentez un peu l'envie qu'il a de vous embrasser. (« Je vous en prie, asseyez-vous donc ».)

La grande révolution hugolienne fut de réintroduire le dictionnaire dans la poésie, en réemployant des mots jusque là bannis. Je renvoie à sa célèbre Réponse à un acte d’accusation et à ces vers :

La langue était l'état avant quatre-vingt-neuf ;
Les mots, bien ou mal nés, vivaient parqués en castes :
(…)
Je mis un bonnet rouge (3) au vieux dictionnaire.
Plus de mot sénateur ! plus de mot roturier !
(…)
Je nommai le cochon par son nom ; pourquoi pas ?
(…)
Je massacrais l'albâtre, et la neige, et l'ivoire,
Je retirai le jais de la prunelle noire,
Et j'osai dire au bras : Sois blanc, tout simplement.
(...)
J'ai dit à la narine: Eh mais ! tu n'es qu'un nez !
J'ai dit au long fruit d'or : Mais tu n'es qu'une poire !

(3) Note : bonnet phrygien révolutionnaire, bien entendu.

Le combat se portait aussi sur la grammaire et la syntaxe. Pour exemple du maniérisme barocco-classique, voici un sonnet de Louise Labbé :

Pour le retour du Soleil honorer,
Le Zéphir l'air serein lui appareille,
Et du sommeil l'eau et la terre éveille,
Qui les gardait, l'une de murmurer

En doux coulant, l'autre de se parer
De mainte fleur de couleur nonpareille.
Jà les oiseaux ès arbres font merveille,
Et aux passants font l'ennui modérer ;

Les nymphes jà en mille jeux s'ébattent
Au clair de lune, et dansant l'herbe abattent.
Veux-tu, Zéphir, de ton heur me donner

Et que par toi toute me renouvelle ?
Fais mon Soleil devers moi retourner,
Et tu verras s'il ne me rend plus belle.

Si certaines tournures sont réellement représentatives de la langue de cette époque, il n’en reste pas moins que nombre d’entre elles relèvent du maniérisme poétique typique du baroque et du classicisme, aussi me permettrai-je de réorganiser ce poème selon une syntaxe plus conventionnelle :

Pour (honorer) le retour du Soleil,
Le Zéphir (lui appareille) l'air serein,
Et (éveille) l'eau et la terre (du sommeil),
Qui les gardait, l'une de murmurer

En doux coulant, l'autre de se parer
De mainte fleur de couleur nonpareille.
Jà les oiseaux (font merveille) ès arbres,
Et (font) (modérer) (l'ennui) aux passants ;

(jà) Les nymphes (s'ébattent) en mille jeux
Au clair de lune, et (abattent) (l'herbe) (en) dansant.
Veux-tu, Zéphir, (me donner) de ton heur,

Et que par toi (je me renouvelle) toute ?
Fais (retourner) mon Soleil devers moi,
Et tu verras s'il ne me rend (pas) plus belle.

Toutefois, les grands classiques, comme Corneille, Racine, Boileau, Molière, la Fontaine, s’ils pratiquèrent ce genre de « figures de style » ou « rhétorique », ne le firent qu’avec parcimonie. Boileau, dans son Art poétique, chant I, écrit à ce propos :

Surtout qu'en vos écrits la langue révérée
Dans vos plus grands excès vous soit toujours sacrée.
En vain, vous me frappez d'un son mélodieux,
Si le terme est impropre ou le tour vicieux :
Mon esprit n'admet point un pompeux barbarisme,
Ni d'un vers ampoulé l'orgueilleux solécisme.
Sans la langue, en un mot, l'auteur le plus divin
Est toujours, quoi qu'il fasse, un méchant écrivain.

Molière également, dans Le Bourgeois gentilhomme, dénonce explicitement ces violations de la syntaxe dans la célèbre scène 4 de l’acte II :

MONSIEUR JOURDAIN.- (…) Je voudrais donc lui mettre dans un billet : Belle Marquise, vos beaux yeux me font mourir d'amour ; mais je voudrais que cela fût mis d'une manière galante ; que cela fût tourné gentiment.
 
(…)
MAÎTRE DE PHILOSOPHIE.- On les peut mettre premièrement comme vous avez dit: Belle Marquise, vos beaux yeux me font mourir d'amour. Ou bien : D'amour mourir me font, belle Marquise, vos beaux yeux. Ou bien : Vos yeux beaux d'amour me font, belle Marquise, mourir. Ou bien : Mourir vos beaux yeux, belle Marquise, d'amour me font. Ou bien : Me font vos yeux beaux mourir, belle Marquise, d'amour.
 
MONSIEUR JOURDAIN.- Mais de toutes ces façons-là, laquelle est la meilleure?
 
MAÎTRE DE PHILOSOPHIE.- Celle que vous avez dite : Belle Marquise, vos beaux yeux me font mourir d'amour.
 
Les licences poétiques admises par les classiques sont décrites dans le traité de Quicherat, daté du début de 1838, c’est-à-dire de l’extrême fin du Classicisme : elles sont légions. En 1872, Théodore de Banville consacrera un chapitre de son petit traité de poésie française à la licence poétique, chapitre que je reproduis dans son intégralité : « Il n’y en a pas. ». A la suite du Romantisme, les licences poétiques ne seront plus autorisées : tout poète devra désormais respecter la langue.
 
Ces licences ont pourtant la vie dure chez les amateurs, au plus mauvais sens du terme, qui trouvent cette langue torturée très « poétique ». Combien de ces fautes relève-t-on sur les forums : inversion de syntagmes (« De l’amour je suis prisonnier. »), négations incomplètes (« Je n’ai vu qu’elle me quittait.»), archaïsmes de langage (« Lors je ne serai point heureux. »), articles manquants (« Je lui donnerai beau collier. »). Est-ce comme cela que ces personnes s’expriment dans la vie de tous les jours ? Ces mêmes personnes déclareraient-elles à leur patron : « Je n’eus augmentation, lors content point je suis ! » ? Tout ceci est ridicule, Hugo l’a bien compris, et Molière avant lui. A noter que du Bellay écrivait déjà, dans la Deffence et Illustration de la Langue françoise (1549), Livre II, chapitre IX : « Garde-toi aussi de tomber en un vice commun, même aux plus excellents de notre langue, c’est l’omission des articles. »

On trouvera ici l'un de ces nombreux poètes qui confondent poésie et langue torturée ou archaïque. Notez : "Ne panique, / Mon Alwenna, si funeste est ton sort, / Rien n'est perdu ! " ou encore : "Sera vaincu ce démon qui te mord ; / Que, par mon rêve, il ne te soit tragique !". Quel est donc ce langage ? Du petit nègre oserai-je dire dans cette époque de politiquement correct, du charabia, du babil de collégien singeant les Classiques. Comment peut-on à ce point ignorer les règles les plus élémentaires du français ?
 
En conclusion, remettre la langue au cœur de la littérature, la dépouiller de tout maniérisme ridicule, de toute pollution langagière, respecter la grammaire et la syntaxe, voilà l’un des grands combats du Romantisme, et probablement sa plus noble victoire sur le Classicisme. Rien, absolument rien, n’autorise le versificateur à violer la langue. Un poète doit s’exprimer dans un français contemporain et correct : ni pompe, ni trivialité, ni platitude, ni maniérisme, ni archaïsme, ni pédantisme, mais un réel travail sous une apparente simplicité. Peut-on faire plus simple, et plus poétique, que cette Ariette de Verlaine :
 
Il pleure dans mon coeur
Comme il pleut sur la ville;
Quelle est cette langueur
Qui pénètre mon coeur ?

Ô bruit doux de la pluie
Par terre et sur les toits !
Pour un coeur qui s'ennuie
Ô le chant de la pluie !

Il pleure sans raison
Dans ce coeur qui s'écoeure.
Quoi ! nulle trahison ?
Ce deuil est sans raison.

C'est bien la pire peine
De ne savoir pourquoi,
Sans amour et sans haine,
Mon coeur a tant de peine !
 
Je laisse encore la parole à Horace, Art poétique, v. 240-243 :
 
Ex noto fictum carmen sequar, ut sibi quiuis
speret idem, sudet multum frustraque laboret
ausus idem; tantum series iuncturaque pollet,
tantum de medio sumptis accedit honoris.
 
Je prendrais dans la langue courante les éléments dont je façonnerais celle de mes vers; si bien que tout le monde croirait pouvoir en faire autant, mais verrait à l'expérience que les efforts pour y réussir n'aboutissent pas toujours : tant a d'importance le choix et l'arrangement des termes, tant peuvent prendre d'éclat des expressions empruntées au vocabulaire ordinaire !
(Traduction Fr. Richard (Paris, Garnier, 1944))
 
Comme quoi le problème du maniérisme poétique ne date pas d’hier, et n'est pas spécifique à la poésie française : le poète romain Horace est mort en 8 avant Jésus Christ.
 
 
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