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Les Amertumes

L'alternance des rimes

2 Janvier 2011 , Rédigé par Darius Hyperion Publié dans #Essais de poétique

La particularité la plus remarquable du vers français est la rime. En Europe, la rime (ou plus exactement son ancêtre l’assonance) est en effet une invention française, les vers latin et grec ne la connaissent pas. Certaines langues européennes comme l’Italien s’y sont mises par influence du Français. Les vers anglais et les allemands s’en passent le plus souvent. En dehors des langues européennes, le Chinois connaît un système de rimes internes. J’ai rapporté les règles régissant la rime du vers français dans mon essai sur le sujet.

La règle de la prononciation systématique de l’e muet en poésie étant posée, que faire de cet e à la rime ? Un e muet à la rime se prononce, mais ne se compte pas. On appellera par la suite rime féminine une rime finissant sur un e muet (suivi ou non des lettres muettes –s ou –nt), et rime masculine les autres. On appellera par extension vers féminin un vers finissant par une rime féminine, et vers masculin un vers finissant par une rime masculine.

La prononciation de ces e muets des rimes féminines est bien établie, puisque nombre de poèmes, du Moyen Âge à la Renaissance, ont été mis en musique et que l’on en conserve encore les partitions. Ces e muets sont prononcés, et les phrases musicales adaptées en conséquence. On retrouve, bien plus tard, cet e muet dans La Marseillaise :
 
Allons enfants de la Patri-e
Le jour de gloire est arrivé
Contre nous de la tyranni-e
L’étendard sanglant est levé
 
ou, au XIXe, dans la chanson J’irai revoir ma Normandie :
 
Quand tout renaît à l'espéran-ce,
Et que l'hiver fuit loin de nous,
Sous le beau ciel de notre Fran-ce,
Quand le soleil revient plus doux,
Quand la nature est reverdi-e,
Quand l'hirondelle est de retour,
J'aime à revoir ma Normandi-e !
C'est le pays qui m'a donné le jour.
 
ou encore au XX
e siècle chez Brel :
 
Madam’ promèn’ son cul sur les remparts de Varsovi-e
Madam’ promèn’ son cœur sur les ringards de sa foli-e
Madam’ promèn’ son omb(r’) sur les grand-plac’s de l'Itali-e
Je trouv’ que Madam’ vit sa vi-e
 
et Brassens :
 
J'ai plaqué mon chê-ne
Comme un saligaud,
Mon copain le chê-ne
Mon alter ego.
 
On remarquera que si Brel a conservé l’e muet à la fin des vers de Sur les remparts de Varsovie , il ne l’a pas moins totalement ignoré dans les vers mêmes. Quoi qu’il en soit, l’e muet à la rime participe grandement au rythme du vers, comme nous allons le voir.

Enfin, dernière preuve que l'e muet à la rime se prononce, le Belge André van Hasselt, poète médiocre et oublié de nos jours mais salué en son temps comme l'héritier de Hugo, publia en 1862 un  recueil intitulé Poèmes, paraboles, odes et études rythmiques dans lequel il essaie, avec un succès certain il est vrai, de reproduire en Français le système de versification latine. Verlaine connaissait ce recueil. Il écrit le 25 juin 1873 à Emile Blémont : "Connaissez-vous les Etudes rythmiques de Van Hasselt, un poëte belge ? Très curieux. Voici : La Chanson d'autrefois. (Ca se scande.) Voici la mesure notée :

UU_UU_UU_U
UU_UU_UU_
UU_UU_UU_U
    U_UU_
Qu'on me donne une plume d'une aile
De ton ange qui veille sans bruit
A côté du chevet où, ma belle,
                Tu rêves la nuit !
(...) C'est con comme idée et vieux comme style ; mais comme le rhythme fait de ce fatras rance une jolie chose ! Il a fait deux ou trois mille vers comme ça, sur toutes sortes de rhythmes. Lisez donc ça !" On trouve dans ces vers et leur notation rythmique la preuve indéniable qu'une syllabe muette se prononce à la rime comme dans le vers, et qu'une syllabe muette est une syllabe brève qui allonge celle qui la précède.

Il est donc important à ce stade de différencier le comptage de l’e muet de sa prononciation. Il est notable que l’e muet à la rime a toujours été prononcé, mais qu'il n’a jamais été compté dans le nombre des syllabes d’un vers (ce nombre est appelé mètre). Ce vers de Hugo : Déjà Napoléon perçait sous Bonaparte, est un alexandrin, Hugo lui a compté douze syllabes. Or son examen mène à un nombre réel de treize syllabes : Dé/jà/ Na/po/lé/on/ per/çait/ sous/ Bo/na/par/te. La dernière syllabe de Bonaparte serait sans  ambiguïté comptée et prononcée dans le vers : Bo/na/par/te/ dé/jà/ de/ve/nait/ l'Em/pe/reur. Il n'y a aucune raison qu'un même mot soit prononcé différemment dans le vers et à la rime.

On pourra faire le même constat sur les décasyllabes finissant par un e muet de La Chanson de Roland au XIe siècle (voir plus bas) ou sur les octosyllabes de Rutebeuf au XIIIe : un vers féminin se finit par une syllabe muette surnuméraire par rapport à son équivalent masculin. Cette constatation a été faite dès 1425, dans Les Règles de la seconde rhétorique, traité de versification anonyme, qui note : « Rime Alexandrine pour faire romans est pour le présent de douze silabes chascune ligne en son masculin et de XIII en féminin. » (cité dans Revue des langues romanes - Tome XLVII (Ve Série — Tome VII)).

Il s’agit juste d’une astuce de définition, un alexandrin a douze syllabes, peu importe sa rime. On devrait, en toute rigueur, compter le mètre en syllabes "métriques" : un alexandrin compte douze syllabes métriques, soit douze syllabes vraies pour l'alexandrin masculin et treize syllabes vraies pour l'alexandrin féminin. Il ne faut donc pas considérer, par exemple, un octosyllabe féminin comme un ennéasyllabe. Ce qui importe dans la définition du vers, c’est sa dernière syllabe tonique, et non la dernière syllabe muette des rimes féminines.

Je ne m'appesantirai pas par ailleurs sur le fait que le mètre d'un vers se compte en syllabes et non en pieds. En effet ce dernier terme, désignant un regroupement de plusieurs syllabes, s'applique aux vers latins ou grecs, mais pas au vers français.

Un vers féminin se prononçant avec une syllabe de plus que son équivalent masculin, nous avons donc deux rythmes différents pour le même vers. L’intérêt en est immédiat : en alternant des vers de diverses longueurs, on brise la monotonie rythmique de longs poèmes isométriques (en vers de même nombre de syllabes). Les poètes de la Pléiade, d’abord réfractaires à cette alternance proposée par les Grands Rhétoriqueurs (Du Bellay la rejette dans sa Deffence et Illustration de la Langue françoise (1549)), finirent par l’imposer (Ronsard la recommande dans son Abbregé de l’art poëtique françois (1565)). Désormais deux rimes de même genre ne pourront plus être juxtaposées. De fait, cette règle d’alternance met fin à une anarchie certaine régnant dans le rythme des vers avant son établissement.

Une brève étude des rimes d’un quatrain donne l’illustration de la variété des rythmes que l’on peut obtenir par cette alternance : un quatrain peut s’écrire en monorime AAAA, en rimes plates AABB, en rimes croisées ABAB, en rimes embrassées ABBA. Selon que la rime A est féminine ou masculine, B étant du genre inverse, ces quatre schémas de rimes en alexandrins donnent huit rythmes différents selon les syllabes prononcées :
- monorime 13-13-13-13 ou 12-12-12-12,
- rimes plates 13-13-12-12 ou 12-12-13-13,
- rimes croisées 13-12-13-12 ou 12-13-12-13,
- rimes embrassées 13-12-12-13 ou 12-13-13-12.

En respectant la règle d'alternance interstrophique des genres de rimes, un poème en quatrains à rimes embrassées ABBA CDDC EFFE… alternera donc les deux possibilités rythmiques de ce schéma de rimes, de même que des quatrains monorimes AAAA BBBB CCCC : dans les deux cas, la strophe commence par un vers de genre opposé à celui commençant la strophe précédente. A contrario, une succession de quatrains à rimes croisées ABAB CDCD EFEF ou à rimes plates AABB CCDD EEFF se fera sur un seul rythme de la strophe : toutes les strophes commencent par des vers de même genre.

On pourra encore ne pas respecter l'alternance interstrophique (à condition toutefois de violer cette règle à tous les changements de strophe), auquel cas les successions ABBA CDDC EFFE et AAAA BBBB CCCC se feront sur un seul rythme (ce qui est le cas dans le poème d'introduction Au Lecteur des Fleurs du Mal de Baudelaire) et inversement ABAB CDCD EFEF et AABB CCDD EEFF alterneront deux rythmes. Toutefois, cette violation de la règle reste très anecdotique.

Les avantages de ce système sont d’autant plus flagrants si on le compare à un autre système qui est souvent proposé pour le remplacer : l’alternance des rimes vocaliques et consonantiques. Une rime vocalique se termine par une voyelle, comme la syllabe [sé] de pensé ou influençée, une rime consonantique se termine par une consonne, comme [ar] de regard, ou gare, ceci indépendamment de la présence ou non d’un e muet final. On notera par la suite : alternance F/M celle des rimes féminines / masculines, alternance V/C celle des rimes vocaliques / consonantiques.

L’alternance V/C suppose que l’e des rimes féminines ne soit plus prononcé. Outre que cela remet en cause la prononciation systématique de l’e dans le vers comme à la rime, vaste débat qui mena à la création du vers libre, cette alternance V/C est en réalité un appauvrissement des possibilités de la rime et engendre une monotonie rythmique des vers.

L’alternance V/C considère par exemple que les syllabes [ri] et [rie] se prononcent de la même façon, et ne compte donc qu’une rime vocalique, quand l’alternance F/M distingue deux rimes, une féminine [rie] et une masculine [ri]. De même les syllabes [al] et [ale] se confondent en une unique rime consonantique dans l’alternance V/C, quand l’alternance F/M en distingue toujours deux. Comme nous l’avons déjà fait remarquer, on pourra se poser la question de la prononciation de mots comme « arbre, semble, nombre, table » sans leur e muet final.

On notera que chaque mot de la langue française peut être classé selon les deux systèmes : le mot chat est une rime vocalique masculine notée VM, finie vocalique féminine VF, sage est consonantique féminine CF et métal consonantique masculine CM. La voyelle [ô] et toutes les voyelles nasales [an], [in], [on], [un] donnent des rimes VM mais aucune rime VF, la rime en [a] ne donne de VF que pour la diphtongue [wa] (que je croie / proie). Certaines voyelles sont rares dans certaines catégories, souvent représentées par des mots d'origine étrangère : [eû] pour les rimes CM se trouve par exemple avec des mots comme fœhn, lœss, [in] en rime CM se présente avec zinc, siemens.

Le Dictionnaire des rimes et assonances d’Armel Louis, aux Editions le Robert, répartit les rimes suffisantes (1) selon ce principe des rimes V/C. Malgré certaines critiques que l’on pourrait formuler sur le regroupement effectué de certains sons (les diphtongues ne sont pas distinguées des voyelles, par exemple les rimes de la diphtongue [oi] de roi, loi sont regroupées avec celles de la voyelle [a] - les sons [in] de fin et faim et [un] de parfum sont confondus...), ce livre permet d’établir quelques statistiques.

(1) Note : nous avons compté les rimes vocaliques suffisantes, c’est-à-dire dans lesquelles la voyelle est précédée d’une consonne d’appui : chanté / planté, rime suffisante en [té]. La tendance actuelle est la rime vocalique pauvre, dans laquelle seule la voyelle est commune (chanté / dansé, rime pauvre en [é]). En ne tenant compte que des rimes pauvres, les rimes vocaliques sont au nombre de 11 selon le dictionnaire cité ! Les rimes consonantiques sont par nature au minimum suffisantes.

Le décompte des diverses rimes est rapporté dans le tableau suivant. Ces chiffres pourront varier en se basant sur un autre dictionnaire, comme le dictionnaire des rimes Larousse, qui établit d’autres distinctions de rimes, néanmoins les conclusions sur les principaux points de la comparaison resteront les mêmes.

Voyelle

Alternance V/C

Alternance F/M

Commentaire

V

C

F

M

[a]

24
plat, proie

89
plate, métal

86
plate, proie

79
plat, métal

Rime VF inexistante, sauf diphtongue oi

[an]

26
lent

29
lente, bang

26
lente

38
lent, bang

Rime VF inexistante
Rime CM rare


 

[è]

23
trait, haie

92
paire, pair

98
paire, haie

79
trait, pair

 

[é]

24
posé, posée

Inexistant

21
posée

24
posé

Rimes CF et CM inexistantes

[eu]

Inexistant

29
fleuve, peur

25
fleuve

21
peur

Rimes VF et VM inexistantes

[eû]

22
bleue, bleu

13
heureuse, lœss

17
bleue, heureuse

29
bleu, lœss

Rime CM rare

[i]

24
finie, fini

74
empire, soupir

92
finie, empire

65
fini, soupir

 

[in]

24
saint

25
sainte, zinc

24
sainte

34
saint, zinc

Rime VF inexistante
Rime CM rare

[o]

Inexistant

75
pomme, sol

69
pomme

40
sol

Rimes VF et VM inexistantes

[ô]

26
pot

20
rôle, sauf

20
rôle

38
pot, sauf

Rime VF inexistante
Rime CM rare

[on]

23
tronc

24
songe, répons

23
songe

31
tronc, répons

Rime VF inexistante
Rime CM rare

[ou]

20
joue, loup

53
courte, court

67
joue, courte

50
loup, court

 

[u]

20
venue, venu

53
nulle, nul

69
venue, nulle

45
venu, nul

 

Sous-total

256

576

637

573

 

Total

832

1210

 

Comparaison établie d’après Le Dictionnaire des rimes et assonances d’Armel Louis aux Editions le Robert.

Une première conclusion s’impose : l’alternance V/C propose 378 rimes de moins que l’alternance F/M, soit 31%, elle est donc bien plus pauvre. De plus, l’alternance V/C propose de faire alterner deux groupes de syllabes finales totalement disproportionnés : les rimes vocaliques ne représentent que 31% environ des rimes possibles, à alterner avec un ensemble qui représente 69%. L’alternance F/M est bien plus équilibrée, puisque les rimes féminines représentent 53% des rimes possibles, contre 47% aux rimes masculines.

Avec l’alternance V/C, Corneille et Racine auraient vite manqué dans leurs tragédies de rimes vocaliques (2), les obligeant à réutiliser les mêmes rimes plus que de raison. Rappelons que l’une des règles du vers dans les longs poèmes est que deux occurrences d’une même rime ne peuvent se succéder à moins de douze vers intermédiaires. Outre ce problème du manque de rimes vocaliques, il est évident que nombre des rimes proposées sont en fait rares, car représentées par des mots peu utilisés, ou difficilement exploitables. En supposant que 30% seulement des rimes soient exploitables dans une tragédie, cela ne laisse que 250 rimes dans l’alternance V/C, contre 363 dans l’alternance F/M.

(2) Note : afin de lever certaines ambiguïtés, nous précisons que nous parlons ici de rimes en tant que syllabes finales des vers, non en tant que mots les représentant. Concernant par exemple la rime en [este], on pourra utiliser les mots reste, geste, céleste, funeste, peste... Le propos ci-dessus repose sur la terminaison [este], qu’un bon auteur se refusera d’utiliser trop souvent à la rime et dans des vers trop rapprochés, même si les mots qui la représentent sont nombreux. La syllabe [men] est l’une des rimes qui proposent le plus de mots, principalement des adverbes en –ment. Pour éviter la facilité d’une telle rime, il est totalement interdit de faire rimer ensemble deux adverbes.

Une troisième conséquence de l’alternance V/C est la perte de l’alternance de vers de tailles différentes. Un vers vocalique est compté et prononcé en autant de syllabes qu’un vers consonantique. Un quatrain en alexandrin, qu’il soit monorime, en rimes plates, croisées ou embrassées, n’aura jamais qu’un seul et même rythme 12-12-12-12, contre huit rythmes différents avec l’alternance F/M. De plus, toutes les strophes d’un poème isométrique en alternance V/C auront le même et unique rythme monotone, quel que soit le schéma des rimes. L’alternance V/C n’est ni plus ni moins qu’une monotonie rythmique des strophes.

Enfin, en Français, donc dans le vers et dans la rime en particulier, les sons les plus importants sont les voyelles. Un syllabe est en effet avant tout un groupe sonore centré sur une voyelle, accompagnée ou non de consonnes (nous renvoyons à l’étymologie du mot « consonne » : « sonne avec » ; le mot voyelle vient de « voix »). La richesse sonore d’un vers est produite par la variété des voyelles qu’il contient.

Ceci explique l’usage de la rime assonante durant une bonne partie du Moyen Âge : le seul rappel des voyelles suffisait à rendre la fin de vers évidente. Néanmoins, les poètes du Moyen Âge ne mélangeaient jamais des assonances féminines et des assonances masculines, comme dans ces laisses de La Chanson de Roland :

Laisse XII en assonance masculine en i

Li emper[er]es s'en vait desuz un pin.
Ses baruns mandet pur sun cunseill fenir:
Le duc Oger, (e) l'arcevesque Turpin,
Richard li Vélz e sun nev[old] Henri,
E de Gascuigne li proz quens Acelin
Tedbald de Reins e Milun, sun cusin;
E si i furent e Gerers e Gerin;
Ensembl' od els li quens Rollant i vint,
E Oliver, li proz e li gentilz;
Des Francs de France en i ad plus de mil.
Guenes i vint, ki la traïsun fist.
Des ore cumencet le cunseill que mal prist.

Laisse XIII en assonance féminine en a

«Seignurs barons,» dist li emperere Carles,
«Li reis Marsilie m'ad tramis ses messages;
De sun aveir me voelt duner grant masse,
Urs e leuns e veltres caeignables,
Set cenz cameilz e mil hosturs muables,
Quatre cenz mulz cargez del ór d'Arabe,
Avoec iço plus de cinquante care;
Mais il me mandet que en France m'en alge:
Il me sivrat ad Aís, a mun estage,
Si recevrat la nostre lei plus salve;
Chrestiens ert, de mei tendrat ses marches;
Mais jo ne sai quels en est sis curages.»
Dient Franceis: «Il nus i cuvent guarde! »

(La Chanson de Roland)

L’alternance de rimes qui propose le plus de sonorités possibles est donc à préférer.

Rappelons que dans l’alternance V/C, un e muet final n’est pas prononcé : les syllabes finales [al] et [ale] sont identiques. Aussi, l’alternance V/C n’aligne-t-elle que des rimes d’une seule syllabe, basées sur les treize sons vocaliques du dictionnaire le Robert. Or, selon ce même dictionnaire, il n’existe pas de rime vocalique ayant pour voyelle [eu] ou [o] (3), ni de rime consonantique ayant [é] pour voyelle. Les rimes vocaliques n’usent donc que de 11 voyelles, et les consonantiques de 12, le système lui-même ne jouant que sur 13 sonorités.

(3) Note : ce que contesterait tout Franc-Comtois digne de ce nom, pour lequel des mots comme vélo, chameau ou pédalo se terminent par un [o] ouvert.

A contrario, la prononciation des e muets dans l’alternance F/M permet de distinguer [al] de [ale]. Dans cette alternance, les rimes féminines jouent donc sur deux syllabes, une tonique et une muette, par opposition aux rimes masculines qui ne jouent que sur une seule syllabe. En considérant les combinaisons possibles des diverses voyelles avec un e muet la suivant, l’alternance F/M joue sur des oppositions de 13 couples [voyelle + e] aux rimes féminines contre 13 [voyelle seule] aux rimes masculines, soit un total de 26 sonorités différentes, le double de l’alternance V/C. On remarquera que toutes les voyelles produisent des rimes féminines et masculines, tandis qu’elles ne produisent pas toutes des rimes vocaliques et consonantiques.

Nous résumons le comparatif des alternances F/M et V/C dans le tableau suivant :

 

Alternance F/M

Alternance V/C

Avantage

Nombre de rimes

1210

832

F/M plus grand nombre

Répartition des rimes

F : 53%
M : 47%

V : 31%
C : 69%

F/M meilleur équilibre

Nombre de sonorités vocaliques des rimes

26 possibilités

13 voyelles

F/M plus de sonorités

Répartitions des sonorités vocaliques

Rimes féminines :
13 couples [V + e]

Rimes masculines :
13 voyelles

Rimes vocaliques :
11 voyelles

Rimes consonantiques :
12 voyelles

F/M meilleure répartition

Rythme des vers

2 rythmes

1 seul rythme

F/M choix de rythmes

Rythme des quatrains

8 rythmes

1 seul rythme

F/M choix de rythmes

Rythme des enchaînements de quatrains

Respect de l'alternance interstrophique
Inversion du rythme pour les quatrains monorimes et les rimes embrassées
Conservation du rythme pour les rimes croisées et plates

Violation de l'alternance interstrophique
Conservation du rythme pour les quatrains monorimes et les rimes embrassées
Inversion du rythme pour les rimes croisées et plates

Pas de changement de rythme

F/M choix de rythmes

L’alternance F/M l’emporte sur tous les points : nombre de rimes, proportions des groupes de rimes à alterner, variété des sonorités, variété des rythmes.

Tout ceci repose, nous l’avons vu, sur l’acceptation de la règle de base selon laquelle tout e muet est prononcé dans le vers. Nous renvoyons à la citation de Molière pour rappeler que le but du vers n’est pas de copier la prose. Cependant, le fait de se donner des règles pour définir le vers ne permet pas pour autant de s’éloigner trop des contraintes imposées par la langue française. Accepter de prendre en compte des e muets habituellement ignorés en prose n’est pas en soi une contrainte forte ; il n’est qu’à constater l’usage qu’en font encore les chanteurs contemporains, y compris dans le rap, pour se rendre compte que cet e muet peut rendre encore bien des services.

En revanche, il ne faudrait pas tomber dans l’excès inverse qui consisterait à se donner des contraintes insurmontables. Cela relèverait alors des contraintes de l’OULIPO qui ferment beaucoup plus de possibilités qu'elles n'en ouvrent. Pour qu’une règle soit valable, elle doit être équilibrée et souffrir de peu d’exceptions. L’alternance F/M est en ce sens parfaitement équilibrée, et colle assez bien aux contraintes de la langue, tout en présentant un grand nombre de possibilités de rimes et de variations tant sonores que rythmiques. L’alternance V/C est quant à elle totalement déséquilibrée, moins riche en possibilités de rimes, et de surcroît pauvre en sonorités et monotone en rythme.

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