
Sur tout nous convient avoir quelque savant et fidèle compagnon, ou un ami bien familier,
voire trois ou quatre, qui veuillent et puissent connaître nos fautes,
et ne craignent point blesser notre papier avec les ongles.
(Joachim du Bellay, Défense et illustration de la langue française, chapitre XI)
Craignez-vous pour
vos vers la censure publique,
Soyez-vous à vous-même un sévère critique :
L'ignorance toujours est prête à s'admirer.
Faites-vous des amis prompts à vous censurer ;
Qu'ils soient de vos écrits les confidents sincères,
Et de tous vos défauts les zélés adversaires :
Dépouillez devant eux l'arrogance d'auteur.
Mais sachez de l'ami discerner le flatteur :
Tel vous semble applaudir, qui vous raille et vous joue.
Aimez qu'on vous conseille, et non pas qu'on vous loue.
(Nicolas Boileau, Art Poétique, Chant I-182)
Toute reproduction complète ou partielle de ces
essais interdite sans mon autorisation.
I - Histoire
La fatrasie et le fatras sont deux formes poétiques mineures du Moyen Âge. Elles appartiennent toutes deux
à la littérature fantastique, on pourrait dire surréaliste si ce qualificatif n’était anachronique.
La fatrasie et le fatras se caractérisent par des formes fixes rigides et fortement codifiées qui s’opposent au contenu qui tend au non-sens absolu. De fait, elles appartiennent à une
longue lignée de poèmes fantaisistes tels que l’audengière, la rotrouenge, la sotte chanson, la resverie ou oiseuse, la sotte amoureuse, le ricqueracque, la baguenaude, etc. qui remonte au plus
haut Moyen Âge et se retrouve encore de nos jours sous bien des formes.
La fatrasie connut son heure de gloire au XIIIème siècle et semble avoir disparu dès le siècle suivant. Le fatras, sans doute plus tardif d’un demi siècle, subsista jusqu’au XVIème siècle mais
perdit son contenu incohérent : aux XVème et XVIème siècle les rhétoriqueurs distinguaient le fatras possible (dont le contenu a un sens) du fatras impossible (dont le contenu
n’a pas de sens). Géographiquement, ces deux formes n’ont été pratiquées, semble-t-il, que dans le nord de la France, ainsi qu’en Picardie et en Artois.
On ne connaît que 66 fatrasies moyenâgeuses à l’heure actuelle :
- les 55 fatrasies d’Arras, d’auteur inconnu, mais probablement issues des cercles de bourgeois lettrés de cette ville qui pratiquaient cette forme par divertissement,
- les 11 fatrasies de Philippe de Beaumanoir (deux poètes, père et fils, portent ce nom. Longtemps attribuées au fils, la tendance actuelle serait de ré-attribuer les fatrasies au
père).
Fatrasie et fatras ne furent redécouverts qu’au début du XXème siècle. Des poètes surréalistes comme Georges Bataille et Paul Eluard s’y intéressèrent et les inclurent dans leurs anthologies
poétiques. Jacques Prévert publia un recueil intitulé Fatras en 1966, dont le contenu, quoique sautant fréquemment du coq à l’âne, ne respecte en rien les formes du Moyen Âge.
Avant d’entrer dans les détails, on notera pêle-mêle et sans
ordre, pour la culture générale que :
- fatrasie et fatras auraient pour étymologie le latin « farsura », signifiant « remplissage », qui donna le mot farce (terme culinaire mais également synonyme de
blague et ancienne forme théâtrale comique qui servait d’intermède à des pièces plus longues). Cette origine semble confirmée par la forme du fatras qui « farcit » un distique extrait
d’un autre poème.
- la fatrasie semble s’articuler autour du nombre onze : une fatrasie se compose de 11 vers pour un total de 65 syllabes (proche de 66), Beaumanoir en a écrit 11, les fatrasies d’Arras
sont au nombre de 55, coïncidences ?
- le mot fatras est toujours employé de nos jours pour désigner un « Amas confus, hétéroclite de choses » ou encore un «Ensemble incohérent d’idées, de paroles, etc. »
(Larousse 2006).
II- La forme
La fatrasie est composée d’une strophe de onze vers divisée en un sizain de pentasyllabes suivi d’un quintil d’heptasyllabes.
La fatrasie s’écrit sur deux rimes selon le schéma :
AABAABBABAB
Avec les longueurs de vers suivantes :
55555577777
Le sizain de pentasyllabes se termine obligatoirement par une ponctuation forte. Noter que la ponctuation n'existait pas au Moyen Âge, mais le "sens" du texte et la construction des phrases
permettent néanmoins de déduire que la phrase s'arrête au passage des pentasyllabes aux heptasyllabes.
Le fatras est composé d’un distique
emprunté à un autre poème, auquel on adjoint un onzain écrit sur le schéma de rimes d’une fatrasie. Le premier vers de cet onzain reprend le premier vers du distique, le dernier vers le deuxième
vers du distique. Le fatras est écrit en vers de même métrique, la longueur du vers étant donnée par le distique d’introduction. A cette époque le vers du fatras était court (de
l’hexamètre au décasyllabe (4//6)). Les rimes du onzain sont également imposées par celles du distique.
Le fatras s’écrit donc selon le schéma de rimes :
A*B** A*ABAABBABAB** (* et ** indiquant les vers repris)
Note pour la résurrection du fatras :
A priori un vers long rendrait le fatras lourd alors que son contenu incohérent nécessite une certaine légèreté de sa structure. A notre époque, le vers alexandrin dominant la poésie, on pourrait
imaginer de ressusciter le fatras en utilisant non deux alexandrins, mais les deux hémistiches d’un seul en guise de distique d’introduction : le fatras serait ainsi composé d’hexasyllabes.
Néanmoins, un tel choix ne permet pas toujours de respecter l’alternance des rimes masculines et féminines. A cela on peut objecter : 1- que le fatras était mort bien avant l’invention de
cette règle 2- que tant qu’à être incohérent dans le fond, pourquoi ne pas l’être un peu également avec les règles ? J’ai suivi cette démarche dans les quelques fatras de mon cru.
Il existe une forme de double fatras, dans lequel un premier fatras est suivi d’un deuxième fatras dont le distique d’introduction inverse les vers du
distique du premier fatras. On obtient alors le schéma :
A*B** A*ABAABBABAB** B**A* B*BABBAABABA*
III- Le contenu
Dans la fatrasie comme dans le fatras impossible, le contenu s’oppose à la forme fixe rigide : tout tend
au « non-sens » tel que l'affectionnent les
Anglais.
Si la construction de la phrase est cohérente (présence d’un sujet, d’un verbe, de compléments), les différents éléments sont généralement incompatibles entre eux. Rien de l’ordre naturel n’est
respecté, chaque situation devient saugrenue :
- les animaux ont des comportements humains, (cf. La Fontaine et Desnos) ou des comportements non naturels (des chats volent, etc.),
- les objets inanimés sont doués de parole et de mouvement,
- la géographie est bouleversée, les villes sont déplacées dans des pays ou des régions qui ne sont pas les leurs, ou les grandes villes sont décrites comme de petits villages, les trous perdus
comme des capitales,
- les outils, les objets de la vie quotidienne, sont employés à des usages impossibles
etc.
Le fatras et plus particulièrement la fatrasie grouillent donc d’animaux, d’ustensiles, d’objets dans des situations totalement incongrues. Au XXème siècle on retrouve de cet esprit
loufoque dans les dessins animés de Tex Avery (Droopy, Le Loup, L’écureuil ch’tarbé), dans les Chantefleurs et Chantefables de Robert Desnos (Ce sont les mères des hiboux…), ou encore dans
les films des Monthy Python (The Meaning of Life, Life of Brian, Holly Grail), etc.
Pour accentuer l’effet de grouillement du poème, les articles utilisés sont souvent numériques (un, une, des), les verbes sont la plupart du temps des verbes d'action, de mouvement, les
descriptions se cantonnent à quelques épithètes. Le sujet des phrases est rarement « je », l’auteur n’est pas impliqué dans le poème. Le passage d’une phrase à une autre peut
être un coq-à-l’âne, empêchant ainsi le lecteur de reconstruire une histoire cohérente à partir d’un fils conducteur, aussi ténu soit-il.
D'autre part, le non-sens autorise la vulgarité, voire la grossièreté, la scatologie et la pornographie. La fatrasie parle donc de merde, chiasse, con, cul, bite, chatte, couilles - d’humains
comme d’animaux… ou d’objets divers (désolé, j'ai profité de la permission).
Enfin, malgré son contexte du XIIIème siècle, la fatrasie autorise aussi l’irrévérence envers les institutions, religieuses comme temporelles. Certains poèmes sont à la limite du blasphème (on
trouve dans un fatras de Watriquet de Couvin – 1325 – un loup qui monte au paradis pour tuer Dieu), d’autres semblent être des critiques déguisées des événements contemporains (croisades).
Le fatras et la fatrasie sont des preuves, s’il en faut, que le Moyen Âge n’a pas été la période aussi obscure que l’ont prétendu les humanistes de la Renaissance.
Le fatras possible, comme indiqué plus haut, a perdu son contenu incohérent : il brode sur le thème du distique emprunté.
IV- Ceci est une fatrasie, ceci est un fatras
Fatrasies de Beaumanoir (vers 1250 – 1296)
IV
Uns grans herens
sors Un grand hareng saur
Eut assis Gisors
Assiégea Gisors
D’une part et d’autre,
D’une part et d’autre,
Et dui homes mors
Et deux hommes morts
Vinrent a esfors,
Vinrent au plus vite
Portant une porte.
Portant une porte.
Ne fut une vielle torte Sans une vieille
tordue
Qui ala criant : « Ahors ! », Qui allait criant
« Dehors !»,
Li cris d’une quaille morte Le cri d’une caille morte
Les eüst pris a esfors Les
aurait bien vite pris
Desous un capel de fautre. Dessous un chapeau de feutre.
Fatrasies d’Arras (XIIIème siècle)
VII
En l’angle d’un con
A l’angle d’un con
La vi un taisson
Je vis un blaireau
Qui tissoit d’orfrois,
Tisser de l’orfroi,
Et uns chapperon
Et un capuchon
Parmi Monloon
Au travers de Laon
Menoit Vermandois.
Menait Vermandois.
Je lor dis en escoçois : Je leur dis en
Ecossais :
« Des coilles d’un papillon « Des couilles d’un papillon
Porroit on faire craz pois ? Peut-on faire des pois gras ?
Et dou vit d’un limaçon Et du vit d’un limaçon
Faire chatiax et beffrois ? » Des châteaux et des beffrois ? »
LV
Uns ours emplumés
Un ours emplumé
Fist semer uns bles
Fit semer du blé
De Douvre a Wissent.
De Douvre’ à Wissant.*
Uns oingnons pelez
Un oignon pelé
Estoit aprestés
S’était apprêté
De chanter devant.
A chanter avant.
Qant sor un rouge olifant Quand sur un rouge éléphant
Vint uns limeçons armés Vint un limaçon armé
Qui lor aloit escriant : Qui marchait en
leur criant :
« Fil a putain, sa venez ! « Fils de putain,
approchez !
Je versefie en dormant. » Je versifie en dormant. »
*(sur la Manche, donc)
Fatras de Watriquet de Couvin (vers 1325)
Doucement me reconforte
Celle qui mon cuer a pris.
Doucement me reconforte
Une chate a moitié morte
Qui chante touz les jeudis
Une alleluye si forte,
Que li clichés de nos porte (clenches)
Dist que siens est li lendis ; (lundi)
S’en fu uns loup si hardis
Qu’il ala maugré sa sorte (malgré)
Tuer Dieu en paradis
Et dist : - « Compains, je t’apporte
Celle qui mon cuer a pris. »
Baudet Herenc (milieu XVème siècle)
Forme de double fatras impossible
(Je n’en ai pas la traduction, mais on « comprend » relativement bien)
Il n’est bruvage que de vin
Pour mieux sa teste rafermer.
« Il n’est bruvage que de vin »
Ce dit hier le fons d’un bachin,
Qui aloit vigilles chanter
Pour l'âme l'amiral Baquin,
Que .j. pois portoit en .j. tupin
Pour a Lucifer présenter
Quand ung soiron le vint happer
Et le mucha en un escrin,
Puis ly aporta a humer
De la barbe d’ung Sarrasin,
Pour mieux sa teste rafermer.
Pour mieux sa teste rafermer
Il n’est bruvage que de vin.
Pour mieux sa teste rafermer,
Se heurta ung luiton de mer
Contre une pierre de molin,
Ou tout s’ala escherveler,
Quant la poincte d’un chandelier,
Pour garir ce mortel tastin,
A ung sourt met medecin
Ala garison demander,
Qui dit en alemant latin :
« Pour se mieulx garder d’enyvrer
Il n’est bruvage que de vin. »
Forme de simple fatras possible
Vierge, a qui Dieu se maria
Pour saulver humaine nature.
Vierge, a qui Dieu se maria
Et qui si digne mary a
Qui repaira la fourfaiture
D’Adam, qui nous injuria
Tant qu’en enfer nous charia,
Je te pry, saincte creature,
Empetre nous bonne aventure
Vers ton filz, qui en croix cria,
Quand de mort senti la poincture,
En quoy oncques ne varia,
Pour saulver humaine nature.
IV- Ceci n’est pas un fatras
Extrait de Fatras de Jacques Prévert
S’il n’y a pas de lien apparent entre les divers poèmes (d’où le titre du recueil), chaque poème, pris individuellement est cohérent en soi. De plus le vers est totalement libéré de la rime et de
la métrique, et le nombre de vers varie d’un poème à l’autre.
La guerre déclarée
j'ai pris mon courage
à deux mains
et je l'ai étranglé.
* * *
Le Ministre de la guerre :
Je poursuis:
Un hôpital détruit : dix, cent -
et je suis modeste -
peuvent être reconstruits
Et, le projet adopté à l'unanimité,
la nuit est tombée,
l'hôpital a sauté avec aux alentours quelques bribes du quartier.
Le jour se lève sur la ville
où le rire s'amenuise, se dissipe et disparaît.
Tout redevient sérieux.
La vie, comme la Bourse, reprend son cours
et la mobilisation générale se poursuit de façon normale.
Anabiose
* * *
Quand va la vie est un collier
chaque jour est une perle
Quand va la vie est une cage
chaque jour est une larme
Quand va la vie est une forêt
chaque jour est un arbre
Quand va la vie est un arbre
chaque jour est une branche
Quand va la vie est une branche
chaque jour est une feuille
Quand va la vie c'est la mer
chaque jour est une vague
chaque vague est une plainte
une chanson un frisson
Quand va la vie est un jeu
chaque jour est une carte
le carreau ou le trèfle
le pique le malheur
Et quand c'est le bonheur
les cartes de l'amour
c'est le cul et le coeur.
Adonides
* * *
Dans ses deux mains
sous ma jupe relevée
j'étais nue comme jamais
Tout mon jeune corps
était en fête
des cheveux de ma tête
aux ongles de mes pieds
J'étais une source qui guidait
la baguette du sourcier
Nous faisions le mal
et le mal était bienfait.
VI- Références
Livres
Mille et cent ans de poésie française, B. Delvaille, Ed. Robert Laffont
Poésies du non-sens, tome I - fatrasies, Martijn Rus, Ed. Paradigme
Internet
Fatrazie site proche de l'OULIPO proposant des exemples de fatras anciens et des fatrasies contemporaines de Pascal Kaeser
Mes propres écrits
Mes fatrasies
Mes fatras
Derniers Commentaires