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Castalie : fontaine située au pied du Mont Parnasse en Grèce, considérée par les Anciens, avec l'Hippocrène sur le Mont Hélicon, comme une source d'inspiration pour les poètes.

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La forme

Parce que la forme est contraignante, l'idée jaillit plus intense.
(
Baudelaire - Lettre à Armand Fraisse du 18 février 1860)
L'art nait de contrainte, vit de lutte et meurt de liberté.
(André Gide - L'Evolution du théâtre)

L'art est toujours le résultat d'une contrainte.
Croire
qu'il s'élève d'autant plus haut qu'il est plus libre,
c'est croire que ce qui retient le cerf-volant de monter,
c'est sa corde.
(André Gide - Nouveaux Prétextes)
Point de contraintes fausses !
Mais que pour marcher droit
   Tu chausses,
Muse, un cothurne étroit.
(Théophile Gautier - L'Art)

Le correcteur

Sur tout nous convient avoir quelque savant et fidèle compagnon, ou un ami bien familier,

voire trois ou quatre, qui veuillent et puissent connaître nos fautes,

et ne craignent point blesser notre papier avec les ongles.
(Joachim du Bellay, Défense et illustration de la langue française, chapitre XI)

Craignez-vous pour vos vers la censure publique,
Soyez-vous à vous-même un sévère critique :
L'ignorance toujours
est prête à s'admirer.
Faites-vous des amis prompts à vous censurer ;
Qu'ils soient de vos écrits les confidents sincères,
Et de tous vos défauts les zélés adversaires :
Dépouillez devant eux l'arrogance d'auteur.
Mais sachez de l'ami discerner le flatteur :
Tel vous semble applaudir, qui vous raille et vous joue.
Aimez qu'on vous conseille, et non pas qu'on vous loue.

(Nicolas Boileau, Art Poétique, Chant I-182)

L'ego scriptor

Je est un autre.
(Arthur Rimbaud - Lettre à Paul Demeny du 15 mai 1871)
Dimanche 20 juillet 2008

Toute reproduction complète ou partielle de ces essais interdite sans mon autorisation.

Cet essai n'est pas figé. Toute proposition d'amélioration, de correction, d'ajout, sera considérée : laissez-moi un commentaire.


1- Introduction


Cet essai présente deux des écueils de la versification sur lesquels se brisent souvent les plumes néophytes et parfois même certains auteurs plus expérimentés : l'e muet et l'hiatus.

En ce qui concerne l'e muet, le principe de base à considérer est que si l'e muet est facultatif en prose, il est en revanche obligatoire dans le vers, et se prononce donc toujours en poésie, hormis quelques cas relevant de conventions de l'orthographe..

En ce qui concerne l'hiatus, il faut considérer que la scansion d'un vers, lente et majestueuse, nécessite une diction et une articulation parfaites. Dans ces conditions l'hiatus, que nous pratiquons pourtant couramment dans le langage de tous les jours, devient désagréable à l'oreille et son usage a été restreint et fortement contraint. L'hiatus est en poésie ce que la fausse note est en musique.

La prononciation poétique, la langue même poétique, ne sont donc pas le Français de tous les jours, même si le travail de l'auteur s'inscrit dans un contexte précis de lieu et de temps. La prosodie, qui règle le comptage des syllabes dans la versification, n'a pas pour but de coller à la prononciation d'un lieu ou d'une époque. La prosodie a pour but fondamental de créer un Français standard intemporel et universel, qui traverserait sans difficulté les espaces et les époques en restant compréhensible de tous.

2- Définitions et règles de base

2-1- l'e muet

Il existe, en Français, plusieurs sortes d'e.
- l'E muet : pEtit, finalE, viE
- l'OEU ouvert : pEUr, cOEUr, mEUble
- l'EU fermé : ruguEUx, fEU, pEUrEUx
- l'é aigu : chanté, éléphant, pied, nez
- l'è grave : lèvre, chêvre, plaire, serre, regret, sonnet

Seul le premier e nous intéresse.

L'e muet est également désigné sous le terme de "caduc" ou "instable" : les liguistes utilisent actuellement le terme de schwa, du nom d'une lettre de l'alphabet hébreu. Si les autres e ne posent aucune difficulté et sont prononcés en tout lieu de la francophonie, il n'en va pas de même de l'e muet.

Suivant l'accent local, l'articulation, la vitesse d'élocution, le contexte, le registre (soutenu, vulgaire), bref, suivant un nombre indéterminable de paramètres, l'e muet est, dans la conversation de tous les jours, prononcé ou non. Cette prononciation est tellement variable qu'aucune théorie n'est parvenue à ce jour à en codifier l'emploi.

La prosodie règle ce problème une bonne fois pour toutes, en une règle simple et qui jusqu'à présent a fait ses preuves : toute syllabe comportant un e muet compte. Il n'existe que quelques exceptions à cette règle qui relèvent en fait de conventions de l'orthographe, ces e n'ayant jamais été prononcés.

On appellera syllabe muette une syllabe dont la voyelle est un e muet. Dans le mot "commencement", la troisième syllabe "ce" est muette : on peut prononcer, dans la conversation de tous les jours, MAIS PAS EN PROSODIE, "commenc'ment".

Nous pouvons dès à présent rappeler que les E muets terminaux précédés d'une voyelle comptent, comme dans les mots viE, inconnuE, poésiE : ce sont des syllabes à part entière.

"MariE qui voudrait votre beau nom tourner
Il trouverait Aimer : aimez-moi donc, Marie,"
(Pierre de Ronsard, Continuation des Amours)

"Telle que dans son char la Bérécynthienne
CouronnéE de tours, et joyeuse d'avoir
Enfanté tant de Dieux (...)"
(Joachim du Bellay, Les Antiquités de Rome, sonnet VI)

Rappelons également que l'e muet est à la base de la distinction entre rimes féminines (qui se terminent par -e, -es, -ent) et rimes masculines (les autres).

2-2 l'h muet

Il existe deux sortes d'h :
- l'h muet : l'homme, l'heure
- l'h aspiré : la Hollande, le haricot.

Note : malgré son nom, l'h aspiré ne se prononce pas.

L'h muet se distingue par l'élision effectuée sur les articles le précédant, et sur les liaisons : "un homme" se prononce "un Nomme". L'h aspiré ne fait pas d'élision ni de liaison : un hérisson se prononce "un-é-ri-sson". On dira donc :
- "l'homme", "de l'homme", "cet homme", "ce bel homme" : h muet,
- "le hérisson", "du hérisson", "ce hérisson", "ce beau hérisson" : h aspiré.

L'h muet n'a aucune valeur, l'h aspiré a prérogative de consonne. Aussi :
- avec un h muet : "bleu héraldique", forme un hiatus externe proscrit,
- avec un h aspiré : "la hauteur", forme un hiatus externe accepté.
Voir le paragraphe 2-4 sur l'hiatus.

Il n'y a aucun moyen de distinguer a priori un h muet d'un h aspiré, si ce n'est par l'emploi d'un dictionnaire en cas de doute. Dans le Larousse, par exemple, l'h aspiré est précédé d'un astérisque, dans le Robert, d'une apostrophe.

Attention : au sein d'une même famille de mots, l'h peut changer de statut : "l'héroïsme", "l'héroïne" (h muet), mais "le héros" (h aspiré).

2-3 l'élision

Il est une règle fondamentale à connaître en prosodie : l'élision. Lorsqu'un mot finissant par un e muet précède un mot commençant par une voyelle ou un h muet, cet e est élidé : il n'est pas prononcé et il ne compte pas. Exemple : "je chante une chanson" compte pour 6 syllabes, le E de chantE étant élidé par le U de Une. On prononcera alors : "je-chan-tu-ne-chan-son".

"Oui l'oeuvre sort plus belle
D'une formE au travail
            Rebelle,
Vers, marbrE, onyx, émail."
(Théophile Gautier, Emaux et Camées, L'Art)

A l'origine, par héritage du Latin, l'élision pouvait se faire dès qu'un mot terminant par une voyelle précédait un mot commençant par une voyelle. On trouve ainsi la "Ballade à s'amie", titre donné par Clément Marot à l'une des ballades de François Villon ; "s'amie" étant mis pour "son amie", comme "mamie" provient de "mon amie".

L'élision sur des voyelles autres que l'e muet est encore valable de nos jours, mais uniquement dans les cas admis par la grammaire et l'usage, par exemple "s'il te plait" pour "si il te plait". L'élision se pratique encore sur l'article "la" : "l'élection" pour "la élection", "l'heure" pour "la heure". En dehors de ce cadre officiel, l'usage de l'élision relève du langage vulgaire : "t'as raison" pour "tu as raison".

2-4 l'hiatus

Note liminaire : la lettre h du mot hiatus est un h muet. On dit donc l'hiatus, et non le hiatus.

L'hiatus est la rencontre de deux voyelles sans consonne interposée. Le mot hiatus contient lui-même un hiatus, ainsi que psie.

Nous distinguerons plusieurs sortes d'hiatus :

1- l'hiatus "interne" : dans un mot, "tueur", "liaison",

2- l'hiatus "externe" : entre deux mots, nous distinguerons :

      a- l'hiatus "externe direct" : "tu es", "qui aura", "chanté un",

      b- l'hiatus "externe par élision" : "volée à", "venue en", "rue étroite",
          dans lequel le premier mot se termine par un e muet précédé d'une voyelle,

      c- l'hiatus "externe par h aspiré" : "le hérisson",
          le deuxième mot commençant par un h aspiré.

Ces définitions ne seront certainement pas reconnues par les linguistes. Néanmoins, dans le cadre de cet essai, j'ai essayé de cerner la notion d'hiatus le plus simplement possible, sur une base purement orthographique.

Les sons vocaliques sont formés par la vibration des cordes vocales, contrairement aux consonnes qui sont formées par interaction entre les lèvres, la langue, les dents, le palais, la gorge, etc... Si les voyelles sont à proprement parler formées par la voix, les consonnes sont des sons de transition qui facilitent le passage d'une vibration des cordes vocales à une autre, d'où le mot "con-sonne", étymologiquement "sonne avec".

Le passage d'une voyelle à une autre sans consonne interposée provoque des à-coups de prononciation, voire l'introduction de semi-consonnes parasites qui sont contraires à la musicalité souhaitée en poésie. Par exemple, observons la prononciation de "tu es" : une prononciation rapide aura tendance à créer une semi-consonne et l'on entendra "tu wè", une prononciation lente et articulée, telle que doit être la diction à la lecture d'un vers, provoque un à-coup " tu / è". L'hiatus est donc en quelque sorte un hoquet en poésie.
 
Si l'hiatus était toléré durant le Moyen Âge et au début de la Renaissance, les poètes de la Pléiade ont commencé à en restreindre l'usage jusqu'à ce que Malherbe édicte la règle suivante : l'hiatus externe direct est interdit. Cette règle est confirmée par Boileau dans son Art Poétique :

"Gardez qu'une voyelle à courir trop hastée,
Ne soit d'une voyelle en son chemin heurtée."
(Boileau, L'Art poétique, chant I - Wikipédia)

Notons que sur les quatre sortes d'hiatus distinguées plus haut, une seule sorte est formellement interdite. Il est donc faux de dire que l'hiatus est totalement proscrit. En fait, l'hiatus externe direct étant évitable, il est demandé de l'éviter. Les autres hiatus ne peuvent être que subis, ou sont moins génants sur le plan sonore.

L'hiatus interne ne pouvant être évité, il est accepté
(ce serait dommage de ne pouvoir faire entrer le mot "poésie" dans un poème).

L'hiatus externe par élision est également toléré, nous verrons pour quelle raison plus loin.

Concernant la lettre h, rappelons que l'hiatus externe formé par un h muet est interdit, l'h muet n'ayant aucune valeur c'est un hiatus externe direct, tandis que l'hiatus externe formé par un h aspiré est accepté : l'h aspiré étant considéré comme une consonne à part entière, il en a toutes les prérogatives ; cette exception à la règle de l'hiatus évite d'exclure nombre de mots du dictionnaire de la poésie.

"Et si Rome nous hait, triomphons de sa haine"
(Pierre Corneille, Cinna, Acte IV, scène 2)

"Mon père, ce héros au sourire si doux"
(Victor Hugo, La Légende des siècles, Mon Père ce héros)

"Comme un vol de gerfauts hors du charnier natal"
(José-Maria de Hérédia, Les Trophées, Les Conquérants)

2-5 prononciation

Nous verrons plus loin que l'E de "éternuEment" ne compte pas, alors que celui de "devenuE", "tenuE", "nuE", compte. De même, nous avons vu que l'hiatus externe direct "fini aussi" est interdit, alors que celui formé par élision "finie aussi" est accepté. Ces apparentes contradictions disparaissent si l'on tient compte de la prononciation de ces e muets.

Notons premièrement qu'un e muet ne se prononce pas "eu". L'e muet est un son intermédiaire entre l'oeu ouvert de "coeur" et l'eu fermé de "heureux." "Marie" ne se prononce en aucune façon "Mari-eu", de même que "petit" ne se prononce pas "peutit".

Deuxièmement, un e muet précédé d'une voyelle donne à celle-ci un allongement que n'a pas cette même voyelle seule. Le deuxième i de "finie" est plus long que son équivalent dans "fini". Or ce prolongement de la voyelle nécessite une résolution sonore par un son plus court. Dans un mot comme "éternuement" (anciennement écrit éternûment), la résolution de l'ue (ou û) long est la syllabe -ment. Dans les mots "devenue" et "finie", la résolution est l'e muet final.

Un exemple connu de tous est l'utilisation de ces e muets terminaux en chanson ; dans la Marseillaise par exemple :

"Allons enfants de la patri-e
Le jour de gloire est arrivé
Contre nous de la tyranni-e
L'étendard sanglant est levé."

Il ne faut en aucun cas prononcer patri-eu ou tyranni-eu. Essayez maintenant de chanter ce même couplet sans l'e muet, en le remplaçant par un i simple.

"Allons enfants de la patri-i
Le jour de gloire est arrivé
Contre nous de la tyranni-i
L'étendard sanglant est levé."


Soit l'on a un i court et l'on tombe sur une version de la Marseillaise façon Gainsbourg, soit on a l'impression qu'il manque quelque chose, c'est très désagréable : il manque la résolution finale par l'e muet.

En cas d'élision d'un e muet final précédé d'une voyelle, la résolution sonore est la voyelle commençant le mot suivant : dans "finie aussi", la résolution est l'au de "aussi". La transition entre les deux mots est donc beaucoup plus douce que dans "fini aussi" où l'i terminal de "fini" est court et ne demande pas de résolution, d'où un à-coup sonore qui n'est pas agréable.

Les contradictions
soulevées plus haut sont donc résolues si l'on tient compte d'une bonne diction. Faut-il rappeler que la versification est avant tout affaire de musique ? Faut-il également rappeler que le langage poétique n'est pas la prose, encore moins le langage de tous les jours ?

3- Règles particulières concernant l'e muet

3-1 précisions sur l'élision


Comme nous l'avons vu plus haut, un mot se terminant par un e muet et précédant un mot commençant par une voyelle ou un h muet forme une élision. Le e terminal n'est alors plus compté, ni prononcé, il est élidé.

"Le temps (...)
Il réduit une villE en un désert sauvage,
Il met commE il lui plaît les empires à bas"
(Guillaume Colletet, La force du temps et de l'amour)

Si le mot qui suit l’e muet terminal commence par une consonne, il est entendu que l’e muet ne pouvant être élidé, il compte :

"Mais ChancE, dis-moi donc de quel nom tu te nommes"
(Charles Cros, Le Collier de griffes, Sonnet)

Si l'e terminal est suivi d'une consonne muette (s et nt notamment), il ne peut plus être élidé, auquel cas il compte. Dans ce cas, la consonne muette devient sonore et forme une liaison avec le mot suivant commençant par une voyelle ou un h muet.

"Par longs intervalles
Quelques lampes pâles
FaiblES, inégales,
M'éclairENT encor."
(Marc-Antoine Désaugiers, Tableau de Paris, Chansons)

"Quand saignENT au soir les bois dépouillés"
(Léon Dierx, Saisons brouillées, Les Amants)

3-2 l’e muet terminal précédé d'une voyelle

Nous avons vu qu'en prosodie, toutes les syllabes comptent, y compris les muettes. Aussi un e terminal précédé d'une voyelle compte comme une syllabe à part entière. Par conséquence, les E de poésiE, viE, inconnuE, comptent.

Durant le Moyen Age jusqu'au début de la Renaissance, on trouve donc dans les poèmes :

"Du cueur n'est riens puis que plaisir ne laisse
Et que je perd la joyE de jennesse;"
(Alain Chartier, Complainte)

"Je ne te priE pas de lire mes écrits,
Mais je te priE bien qu'ayant fait bonne chère (...)"
(Joachim du Bellay, Les Regrets)

Au moment de la Renaissance, la prononciation de ces e commence à se perdre, du moins en prose. Elle semble désormais lourde et malvenue au sein du vers, tandis que sa prononciation se maintient à la fin du vers dans les rimes féminines (c'est la Pléiade qui imposa l'alternance des genres des rimes).

On trouve alors de nombreux cas où ces e ne sont pas comptés au sein d'un vers alors que l'élision est impossible. Du Bellay, entre autres, est particulièrement irrégulier dans le comptage de ces e muets : le même mot, d'un poème à un autre de ses Regrets, compte ou non l'E muet selon le besoin de syllabe.

"Dis, je te priE, Ronsard, toi qui sais leurs natures"
(Joachim du Bellay, Les Regrets)

"( ...) ainsi parmy le monde
Erra la monarchie: et croissant tout ainsi
Qu'un flot, qu'un vent, qu'un feu, sa course vagabonde-
Par un arrêt fatal s'est venuE perdre icy."

(Joachim du Bellay, Les Antiquités de Rome, sonnet XVI)

Ce comptage aléatoire perturbe la lecture du poème. L'anarchie qui règne alors concernant ces e muets amène Malherbe à édicter la règle suivante : un e muet terminal précédé d'une voyelle doit être élidé au sein d'un vers.

Désormais on pourra donc écrire dans un vers:
"une ruE éclairée", "la viE à Paris", etc...

mais on ne pourra plus écrire:
"la ruE de la paix", "la viE de Bohême"

"Et tout esprit n'est pas composé d'une étoffe
Qui se trouve tailléE à faire un philosophe."
(Molière, Les Femmes savantes, Acte I, scène 1 - http://www.site-moliere.com)

"AdoréE, adorable, une Heureuse, la Fée,"
(Paul Verlaine, Jadis et naguère, Amoureuse du Diable)

Cette règle, qui est certes un pis-aller, est extrêment habile, car ces e muets interviennent dans les rimes féminines. S'ils ne comptaient pas, ils deviendraient des rimes masculines, il n'y aurait plus alors de rimes vocaliques féminines. De plus, l'hiatus provoqué par l'élision est l'un des rares cas où l'hiatus est accepté. Malherbe a donc édicté un ensemble de règles concernant l'hiatus et l'e muet tout à fait cohérent et remarquable.

On voit par cela que le problème de l'e muet en prosodie ne date pas d'aujourd'hui. C'est l'une des difficultés de la versification, mais c’est aussi tout l’art du poète que de surmonter cette difficulté.

Lorsque ces e muets sont suivis d'une consonne muette (viES, inconnuES), ils ne peuvent plus être élidés, ces mots ne peuvent plus être placés qu'à la rime en rime féminine, ils ne peuvent plus entrer au sein d'un vers.

"Ouvrez votre narine aux superbes nauséEs!
Trempez de poisons forts les cordes de vos cous!
Sur vos nuques d'enfants baissant ses mains croiséEs
Le Poète vous dit : "Ô lâches soyez fous !"
(Arthur Rimbaud, L'Orgie parisienne ou Paris se repeuple)

3-3 terminaisons des verbes en -E, -Es, -Ent

Les terminaisons en -E, -Es, -Ent précédées d'une CONSONNE comptent toujours .

présent de l'indicatif
- je chantE, tu chantEs, il chantE, ils chantEnt,
- (je prends, tu prends, il prend), ils prennEnt,

passé simple de l'indicatif
- nous chantâmEs, vous chantâtEs, ils chantèrEnt,
- nous prîmEs, vous prîtEs, ils prirEnt,

présent du subjonctif
- que je chantE, que tu chantEs, qu'il chantE, qu'ils chantEnt,
- que je prennE, que tu prennEs, qu'il prennE, qu'ils prennEnt,

imparfait du subjonctif
- que je chantassE, que tu chantassEs, qu'ils chantâssEnt,
- que je prissE, que tu prissEs, qu'ils prissEnt,

impératif
- chantE,

Tous ces -E, -Es, -Ent comptent, les rimes sont féminines.

---***---

Les terminaisons en -E, -Es, -Ent précédées d'une VOYELLE comptent toujours, à quelques exceptions près :

1- Si l'E existe à plusieurs personnes du même verbe au même temps, il compte,
en accord avec la règle énoncée au paragraphe 3.2 :

présent de l'indicatif (verbes du premier groupe)
- j'éternuE, tu éternuEs, il éternuE, ils éternuEnt,
- je priE, tu priEs, il priE, ils priEnt,
- je paiE/payE, tu paiEs/payEs, il paiE/payE, ils paiEnt/payEnt,
- je ploiE, tu ploiEs, il ploiE, ils ploiEnt,

présent du subjonctif (verbes de tous les groupes)

- que j'éternuE, que tu éternuEs, qu'il éternuE, qu'ils éternuEnt,
- que je priE, que tu priEs, qu'il priE, qu'ils priEnt,
- que je paiE/payE, que tu paiEs/payEs, qu'il paiE/payE, qu'ils paiEnt/payEnt,
- que je ploiE, que tu ploiEs, qu'il ploiE, qu'ils ploiEnt,
- que je souriE, que tu souriEs, qu'il souriE, qu'ils souriEnt,
- que j'aiE, que tu aiEs, qu'ils aiEnt,

Tous ces -E, -Es, -Ent comptent.

Dans ce cas, les terminaisons en -Es et -Ent, ne peuvent entrer dans un vers qu'à la rime, car l'élision de l'e (prononcé) est impossible. Les terminaisons en -E peuvent entrer dans le vers en élidant l'e, ou à la rime. Dans tous les cas, la rime est féminine.

"Il crie, il veut saisir, presser sur sa poitrine,
Entre ses bras tendus, sa vision divine."
(Charles-Marie Leconte de Lisle, Poèmes barbares, Le Désert)

"Qui se plaint, qui se deult, qui murmure, qui crie :
Avecques tout cela, dis, Panjas, je te prie,
Ne t’ébahis-tu point comment je fais des vers ?"
(Joachim du Bellay, Les Regrets)

"Vous en qui je salue une nouvelle aurore"
(Théodore de Banville, Le Sang de la coupe)

"C'est le Diable qui tient les fils qui nous remuent!
Aux objets répugnants nous trouvons des appas;
Chaque jour vers l'Enfer nous descendons d'un pas,
Sans horreur, à travers des ténèbres qui puent."
(Charles Baudelaire, Les Fleurs du Mal, Au Lecteur)

"Et le roseau s'y ploie, et fleurissent autour
          L'hyacinthe et la violette."
(Charles-Marie Leconte de Lisle, Poèmes barbares, La Source)

"Il n'a dormi jamais, et tout son corps flamboie ;
Il rugit en lion, en molosse il aboie ;
Comme l'aigle, habitant d'Athos aux pics déserts,
Il vole, hérissé d'écailles, dans les airs."
(Charles-Marie Leconte de Lisle, Poèmes antiques, Khirôn)

"Il joue avec le vent, cause avec le nuage,"
(Charles Baudelaire, Les Fleurs du Mal, Bénédiction)

"Innocents dans un bagne, anges dans un enfer,
Ils travaillent. Tout est d'airain, tout est de fer.
Jamais on ne s'arrête et jamais on ne joue.
Aussi quelle pâleur ! la cendre est sur leur joue. "
(Victor Hugo, Les Contemplations, Livre III, Mélancholia)

Et comme décidément une règle n'est pas une règle sans exception, l'e muet du verbe avoir au subjonctif peut ne pas être compté. Tolérance dont, évidemment, il ne faut pas abuser. A noter qu'avant le XIXème siècle, cette tolérance ne s'appliquait qu'à la seule troisième personne du pluriel (qu'ils aient).

"Avant que tu n'aies mis la main à ta massue"
(Victor Hugo, Les feuilles d'automne, Dédain)

"Et je doute en mon coeur que les destins amis
Aient vers le grand Khiron guidé mes pas soumis."
(Charles-Marie Leconte de Lisle, Poèmes antiques, Khiron)


2- L'E de la deuxième personne du singulier de l'impératif présent compte,
en accord avec la règle
énoncée au paragraphe 3.2 :

L'E qui n'apparaît qu'à la 2ème personne du singulier de l'impératif présent compte :
- éternuE, (éternuons, éternuez),
- paiE/payE, (payons, payez),
- aiE, (ayons, ayez),
il est donc soit élidé dans le corps du vers, soit placé à la rime.

"(...) Va, chair abandonnée !
Tournoie, enfonce, va ! Le vide est dans tes yeux,
Et l'oubli s'épaissit et t'absorbe à mesure."
(Charles-Marie Leconte de Lisle, Poèmes barbares, Le dernier souvenir)

3- Si l'E n'apparaît qu'à la 3ème personne du pluriel,

3.a- les terminaisons en -aient des 3èmes personnes des imparfait de l'indicatif et présent du conditionnel ne comptent pas

imparfait de l'indicatif
- (je chantais, tu chantais, il chantait), ils chantaiEnt.

présent du conditionnel
- (je chanterais, tu chanterais, il chanterait), ils chanteraiEnt.

La rime est masculine.

"J'aime mieux Arioste et ses fables comiques
Que ces auteurs, toujours froids et mélancoliques,
Qui, dans leur sombre humeur, se croiraient faire affront
Si les Grâces jamais leur déridaient le front."
(Boileau, L'Art poétique, chant III)

"De là sont nés ces bruits reçus de l'univers
Qu'aux accents dont Orphée emplit les monts de Thrace,
Les tigres amollis dépouillaient leur audace;
Qu'aux accents d'Amphion les pierres se mouvaient
Et sur les murs thébains en ordre s'élevaient."
(Boileau, L'Art poétique, chant IV)

"Moi, seize ans, et l'air morose ;
Elle, vingt ; ses yeux brillaient.
Les rossignols chantaient Rose
Et les merles me sifflaient."
(Victor Hugo, Les Contemplations, Vieille Chanson du jeune temps)

3.b- Si l'E n'apparait qu'à la 3ème personne du pluriel, la règle n'est pas claire,
Il semblerait que l'-ent puisse ne pas compter dans le vers, mais que la rime soit bien féminine ! Cette bizarrerie de la règle n'est cependant effective que sur des cas très particuliers et rares. C'est donc une tolérance, dont on ne doit pas abuser.

présent de l'indicatif (verbes du 3ème groupe)
- (je ris, tu ris, il rit), ils riEnt,
- (je fuis, tu fuis, il fuit), ils fuiEnt,
- (je vois, tu vois, il voit), ils voiEnt,

présent du subjonctif
- (que je sois, que tu sois, qu'il soit), qu'ils soient

Selon le traité de Gilles Sorgel (références infra) ces -Ent ne comptent pas. Dans ce cas, la 3ème personne du pluriel peut entrer telle quelle dans le corps du vers, l'e n'étant pas prononcé. Les traités cités infra ne sont pas tous d'accord (hormis en ce qui concerne le subjonctif "qu'ils soient").

"Tandis que, l'oeil au ciel où palpite leur ombre,
Ils voient, irradiant du Bélier au Verseau,
Leurs Constellations poindre dans l'azur sombre."
(
José Maria de Hérédia, Les Trophées, Le Ravissement d'Andromède)

"Lors ces choses tant secrètes,
Bien qu'aux autres soient muettes,
Me voyant en tel émoi,
Toutes d'un chant pitoyable,
Mais hélas ! peu secourable,
Gémissent avecque moi."
(Jacques Tahureau, Ode)

"Je demande sur toutes choses,
Garçon, que les portes soient closes
A qui voudra parler à moy."
(François Maynard, Chanson)

"Ils fuient, ivres de meurtre et de rébellion"
(José Maria de Hérédia, Les Trophées, Fuite de Centaures)

"En second-lieu, nos moeurs, qui se croient plus sévères"
(Alferd de Musset, Poésies nouvelles, Sur la paresse)

Dans ce cas, la rime devrait être masculine, or les exemples suivant qui utilisent ces verbe
s en rimes féminines nous montrent que faire rentrer ces finales dans le vers sans compter l'-ent est une tolérance, non une règle. Il convient par conséquence de ne pas abuser de cette tolérance et de ne pas multiplier ces verbes dans le vers.

"Il doit voir peu de temps tout ce que ces yeux voient ;
      Il vieillit sans soutiens.
Puisque ces choses sont, c'est qu'il faut qu'elles soient ;
     J'en conviens, j'en conviens !"
(Victor Hugo, Les Contemplations, A Villequier)

"Comme un visage en pleurs que les brises essuient,
L'air est plein du frisson des choses qui s'enfuient,
Et l'homme est las d'écrire et la femme d'aimer."
(Baudelaire, Les Fleurs du mal, Le Crépuscule du matin)

"(...) Pendant que les greniers grelottent sous les toits,
Que les fleuves, passants pleins de lugubres voix,
Heurtent aux grands quais blancs les glaçons qu'ils charrient,
Tous ces hommes contents de vivre, boivent, rient, (...) "
(Victor Hugo, Les Contemplations, Livre III, Mélancholia)

---***---


En résumé sur les terminaisons en -Ent précédées d'une VOYELLE

1- présent de l'indicatif et présent du subjonctif
     a- lorsque l'E apparaît à d'autres personnes du même verbe au même temps,
         il compte et la rime est féminine
     b- lorsque l'E n'apparaît qu'à la troisième personne du pluriel
         il peut ne pas compter, mais la rime est féminine (exception tolérée à la règle)
2- imparfait de l'indicatif et présent du conditionnel
     les -aient ne comptent que pour une syllabe, la rime est masculine

---***---

En résumé sur les terminaisons en -E, -Es, -Ent des verbes


Toutes les terminaisons en -E, -Es, -Ent des verbes comptent, qu'elles soient précédées d'une consonne ou d'une voyelle, exceptés les -Ent précédés d'une voyelle pour lesquels l'E n'apparaît à aucune autre personne du verbe au même temps (je crois, tu crois, il croit, nous croyons, vous croyez, ils croiEnt) qui ne comptent pas (pour faire simple).

Pour les -ent précédés d'une voyelle
, on remarquera l'importance de bien déterminer le temps de conjugaison :
présent de l'indicatif
- je vois, tu vois, il voit, ils voiEnt, l'-Ent ne compte pas,
présent du subjonctif
- que je voiE, que tu voiEs, qu'il voiE, qu'ils voiEnt, l'-Ent compte.

3-4 les e muets internes

Un e muet interne encadré de consonnes compte.

"Souvent sur la montagne, à l'ombre du vieux chène,
Au coucher du soleil, tristEment je m'assieds;"
(Alphonse de Lamartine
, Méditations poétiques, L'Isolement)

"Ces chants, de ma prison témoins harmonieux,
FEront à quelque amant des loisirs studieux
Chercher quelle fut cette belle :
La grâce décorait son front et ses discours,
Et, comme elle, craindront de voir finir leurs jours
Ceux qui les passEront près d’elle."
(André Chénier, La jeune captive)

De façon générale, un e muet interne précédé ou suivi d'une voyelle ne compte pas. Ces e ont pu être prononcés, notamment durant le Moyen Âge, mais n'ont plus compté à partir de la Renaissance. De nos jours un e muet interne précédé d'une voyelle traduit plutôt l'allongement de cette voyelle.

Les e muets internes des verbes du premier groupe au futur de l'indicatif ou au présent du conditionnel ne comptent pas :

"Et je priErai les dieux que dans cet entretien
Vous ayez assez d'heur pour n'en obtenir rien."
(Pierre Corneille, Sertorius, Acte I, scène 1)

"Et, quand je m'ennuiErai de ces farces impies,"
(Charles Baudelaire
, Les Fleurs du Mal, Bénédiction)

Dans les mots se terminant par -Ement précédé d'une voyelle comme gaiEment, éternuEment, aboiEment, continuEment, l'E ne compte pas. Cet E provient de la racine du mot, souvent un verbe du premier groupe, (éternuement / éternuer,  aboiement / aboyer) et traduit un allongement de la prononciation de la voyelle le précédant. Bien que cela ne soit pas admis par le dictionnaire, ces mots ont parfois été écrits sans e avec un accent circonflexe sur la voyelle précédente : gaîment, éternûment, aboîment, continûment.

L'e transformant un G et J ne compte pas (gEôle, rougEoiement). C’est une pure convention de l’orthographe.

L'E de "féErie" et "féErique" peut être traité de deux façons différentes, mais une seule est valable en prosodie :
- soit comme un deuxième é : "fé-é-ri-e", commun dans le langage courant,
- soit ne pas être compté , ce qui est toujours le cas en poésie en accord avec la règle précédente (cette prononciation est acceptée par les dictionnaires modernes comme le Larousse) :

"D'une main accoudée, heureuse en ta mollesse,
De l'haleine du soir tu fais ton éventail ;
La Lune glisse au bord des feuilles et caresse
D'un féerique baiser ta bouche de corail."
(Charles-Marie Leconte de Lisle, Poèmes Barbares
, Nurmahal)

"La Belle au bois dormant, sur la moire fleurie
De la molle ottomane où rêve le chat Murr,
Parmi l'air rose et bleu des feux de la féerie
S'éveille après cent ans sous un baiser d'amour. "
(Théodore de Banville, Odes funambulesques, La Ville enchantée)

Par contre, l'E final de "féE" et "féeriE" compte et est soumis aux règles du paragraphe 3.2.

L'E interne de tuErie ne compte pas au même titre que l'e interne du verbe tuer au futur (je tuerai, tu tueras, ...). Mais l'E final (tueriE) compte et est soumis aux règles du paragraphe 3.2.

3-5 l’e muet et la ponctuation

Le comptage de l’e muet se fait indépendamment de la ponctuation. Une virgule ne justifie donc pas l’oubli d'un e, pas plus qu'un point ou tout autre signe.

"Ta tête, ton geste, ton air
Sont beaux comme un beau paysage;"
(Charles Baudelaire, Les Fleurs du Mal, A celle qui est trop gaie)

Au premier vers, les e finals de "tête" et "geste" comptent car suivis de consonnes, sans rapport avec les virgules.

"Et qui n'est chaque fois ni tout à fait la même
Ni tout à fait une autre, et m'aime et me comprend."
(Paul Verlaine, Poèmes saturniens, Mon Rêve familier)

Au second alexandrin, l’e de "autre" est élidé, non à cause de la virgule, mais parce que suivi d'une voyelle, de la même façon que celui de "aime".

3-6 les rimes féminines

Pour mémoire, l’e muet des rimes féminines n’est pas compté, bien que prononcé. En réalité, un vers féminin compte une syllabe de plus qu’un vers masculin.

"Ce siècle avait deux ans ! Rome remplaçait Sparte,
Déjà Napoléon perçait sous Bonaparte."
(Victor Hugo, Les Feuilles d’automne)

Dé-jà-Na-po-lé-on-per-çait-sous-Bo-na-par-te
13 syllabes

Ne pas compter l’e muet final d’un vers féminin n’est qu’une astuce permettant de retenir le même nombre de syllabes pour un vers : on retiendra que l’alexandrin a douze syllabes, même si l’alexandrin féminin en a treize et que seul l’alexandrin masculin en a réellement douze.

3-7 l’e muet et la césure

Il est interdit de placer une syllabe muette avant la césure (quatrième syllabe du décasyllabe, sixième de l'alexandrin). Cette césure appelée césure lyrique, car souvent employée au Moyen Age dans la poésie lyrique, oblige à appuyer l’e muet plus que nécessaire, le transformant en "eu" sur un temps fort du rythme du vers, ce qui est disgracieux :

"Hé ! gens d'armes, aiez en remembrance
Vostre pere, dont vous estiez enfant;"
(Eustache Deschamps, Ballade sur le trépas de Du Guesclin - Wikipédia)

De même, la césure épique est également interdite. Cette autre césure pratiquée au Moyen Age dans la poésie épique, d’où son nom, consiste à ne pas compter une syllabe muette à la césure même quand l’élision est impossible. Or un tel procédé fait considérer les e muets à la césure comme la rime féminine, et donc la césure comme une fin de vers, ce qui n'est pas le cas.

"Oëz, seignurs, quel pecchet nus encumbret :
Li empererEs Carles de France dulce
En cest païs nos est venuz cunfundre."
(La Chanson de Roland, laisse II, vers 15 à 17 - Bibliotheca Augustana)

"Ensembl'od els sent Gabriel i vint.
L’anme del cuntE portent en pareïs"
(La Chanson de Roland, laisse CLXXVI, vers 2395-2396 - Bibliotheca Augustana)

Plus contemporaine, surtout pratiquée au XXème siècle, la césure enjambante n’en est pas moins fautive, car à l’encontre du principe de césure même. Elle consiste à placer une syllabe muette après la césure (cinquième syllabe du décasyllabe, septième de l'alexandrin), d’où un enjambement du premier hémistiche sur le second et un affaiblissement considérable de la césure qui n'est plus sensible, alors qu'elle marque un
temps fort du rythme du vers.

"Les pétales tombés des cerisiers de mai
Sont les ongles de cellE que j'ai tant aimée
"
(Guillaume Apollinaire, Alcools, Mai)


La seule façon de placer un e muet à la césure est de l’élider :

ELVIRE
"Tous mes sens à moi-mêmE en sont encor charmés :
Il estime RodriguE autant que vous l'aimez,
Et si je ne m'abusE à lire dans son âme,
Il vous commandera de répondre à sa flamme."
(Pierre Corneille, Le Cid, Acte I, scène 1 - Wikipédia)


3-8 l'e muet dans les expressions toutes faites

Une exception communément admise au comptage des e muets concerne les e muets non élidables d'expressions toutes faites. Ces e muets ne sont pas comptés.

" (...) le vent souffle et ravage,
Les flots contre les flots font un remue-ménage
Horrible; (...)"
(Molière, Le Dépit amoureux, Acte IV, scène 2 - http://www.site-moliere.com)

"Mon imprimeur crie à tue-tête
Que sa machine est toujours prête,
Et que la mienne n'en peut mais."
(Alfred de Musset, Premières Poésie, A Julie)

"Voix mortelle qui vibre aux immortelles ondes !
Réveil des échos morts et des choses profondes,
– Journal du soir : TEMPS, SIECLE et REVUE DES DEUX MONDES !"
(Tristan Corbière, Les Amours jaunes, Litanie du Sommeil)

L'expression toute faite, considérée comme un mot unique, ne compte pas les E muets internes précédés ou suivis d'une voyelle. On pourrait par exemple considérer que le E de "annéEs-lumière" ne compte pas, puisqu'il s'agit d'une unité de mesure scientifique établie, de même que chez Corbière, la Revue des deux mondes est une revue littéraire (fondée en 1829, elle existe encore et est la plus vieille revue d'Europe).

Il va sans dire qu'il ne faut pas abuser de ce genre d'exception.
En toute rigueur ces e devraient être comptés, et l'emploi d'une expression toute faite va à l'encontre de l'acte créateur.

4- Règles particulières concernant l’hiatus


4-1- les liaisons


Lors de la lecture d’un vers, les liaisons sont systématiques. Elles permettent d’éviter les hiatus proscrits.

"Les siècles, tour à tour, ces gigantesques frères,
Différents par leur sort, semblables en leurs vœux,
Trouvent un but pareil par des routes contraires. "
(Victor Hugo, Odes et Ballades, Ode deuxième)

"Mon paletot aussi devenait idéal"
(Arthur Rimbaud, Ma Bohême)

Cela fait partie du travail de l'auteur que de choisir des liaisons naturelles et qui ne heurtent pas l'oreille.

4-2- la conjonction de coordination "et"

En toute rigueur, la conjonction de coordination "et" devrait former un liaison avec les mots la suivant et commençant par une voyelle. Le résultat est aujourd’hui bizarre pour l’oreille.

"Thénot sur ce bord ici,
A Vénus sacre et ordonne
Ce myrthe et lui donne aussi
Ses troupeaux et sa personne. "
(Joachim du Bellay, A Vénus)

Il est admis depuis le XIXème siècle que la conjonction de coordination "et" ne forme plus de liaison avec les mots la suivant et commençant par une voyelle ou un h muet. Aussi les Romantiques ont-ils prescrit que cette conjonction soit désormais suivie de mots commençant par une consonne, sous peine de former un hiatus proscrit.

"Ô temps ! suspends ton vol, et vous, heures propices ! "
(Alphonse de Lamartine, Méditations poétiques, Le Lac)

4-3- les mots terminés par une voyelle ou diphtongue nasale en, in, un, on, oin

Les mots outils forment des liaisons,
sans dénasaliser la voyelle
 :
- "en avant"
- "on écoute"
(parfois prononcé en dénasalisant : o-nécoute)
- "un ange"
- "chacun un"
- "mon ami" / "ton ennemi" / "son erreur"
(parfois prononcé en dénasalisant : so-nerreur)
- "bien entendu" (parfois prononcé en dénasalisant : biè -nentendu)
- "rien à voir" (parfois prononcé en dénasalisant : riè -navoir)

Concernant les adjectifs, la voyelle nasale est "dénasalisée" :

"Il est né le divin enfant"
(chant de Noël traditionnel)

Prononcé : "Il-est-né-le-di-vi-nen-fant"

De même dans "le plein emploi", "un vain espoir", "bon appétit". L’adjectif se prononce  comme au féminin, ce qui est souvent le cas des adjectifs masculins singuliers formant liaison : "le haut escalier", "admis avec mention".

On rejoint le cas de certains adjectifs dont le masculin possède deux formes afin d'éviter l'hiatus, avec un prononciation en cas de liaison identique à la prononciation féminine : "le nouvel an", "un fol espoir", "un bel arbre", "un vieil homme" (même si l'on pourrait dire, comme on le trouve souvent chez Victor Hugo, "un vieux homme"). De même l'article "ce" donnera "cet" : "cet arbre". A l'inverse, "ma", "ta" et "sa" deviendront respectivement "mon", "ton", "son" devant un mot féminin commençant par une voyelle ("ton âme" pour "ta âme"). Dans tous les cas, le but est d'éviter un hiatus ou une élision désagréable.

En toute rigueur, il devrait en être de même pour les verbes et les noms communs. Le résultat est cependant assez laid.

"Il était très joyeux, et pourtant très maussade.
Détestable voisin, - excellent camarade"
(Alfred de Musset, Namouna)

Que l’on "dénasalise" le mot "voisin" en le prononçant comme "voisine", ou que l’on fasse la liaison sans dénasaliser, le résultat est loin d’être satisfaisant pour l’oreille. Sans liaison, on a un hiatus tout aussi insatisfaisant et proscrit. On ne peut toutefois juger Musset aussi hâtivement que je semble le faire au XXIème siècle : entre temps, la langue et sa prononciation ont évolué. Et même si à son époque le problème se posait déjà, il était moins sensible qu'aujourd'hui.

On remarquera toutefois, à la décharge de Musset, que dans cet exemple l'hiatus est moins choquant du fait de sa présence à la césure, ici fortement marquée par la syntaxe  et doublement soulignée par la ponctuation. L'à-coup de l'hiatus se confond ici avec la pose rythmique naturelle de l'alexandrin.


Mis à part le cas des mots outils précités, même si cela n’est pas fixé, il est de plus en plus admis que les noms communs, voire les adjectifs, terminant par une voyelle nasale ne forment plus de liaison et doivent être suivis d’un mot commençant par une consonne, sous peine de former un hiatus proscrit (ou une liaison assez laide si l'on tient à la faire). Banville abondait déjà dans ce sens dans son traité de poésie dans la deuxième moitié du XIXème siècle (1872).

"Tant qu'un grain d'amitié reste dans la balance"
(Alfred de Musset, Namouna)

Il ne s'agit pas d'une nouvelle règle, puisque d'une part l'hiatus est proscrit depuis longtemps et d'autre part c'est, et cela a toujours été, le travail de l'auteur que d'écrire des vers sonnant agréablement.

Il est entendu que ceci ne s’applique pas aux mêmes mots au pluriel, la liaison étant alors beaucoup plus naturelle.

"Bien qu'il traitât l'amour d'après un catéchisme,
Et qu'il mît tous ses soins à dorer son sophisme"
(Alfred de Musset, Namouna)

4-4 l'hiatus dans les expressions toutes faites

Une exception communément admise à l'interdiction de l'hiatus concerne les hiatus d'expressions toutes faites : "çà et là", "peu à peu", "va-et-vient" etc. Ces hiatus sont tolérés.

"Ma jeunesse ne fut qu'un ténébreux orage,
Traversé çà et là par de brillants soleils."
(Charles Baudelaire, Les Fleurs du Mal, L'Ennemi)

"La queue en cercle sous leurs ventres palpitants,
L'oeil dilaté, tremblant sur leurs pattes fébriles,
Accroupis çà et là, tous hurlaient, immobiles,
Et d'un frisson rapide agités par instants."
(Charles-Marie Leconte de Lisle, Poèmes barbares, Les Hurleurs)

L'expression toute faite, considérée comme un mot unique, tolère les hiatus considérés comme internes.

Il va sans dire qu'il ne faut pas abuser de ce genre d'exception.
Non seulement l'hiatus reste un désagrément sonore, mais encore l'emploi d'une expression toute faite va à l'encontre de l'acte créateur.

5- Résumé et conclusion


Nous avons donc vu les deux principaux écueils rencontrés en prosodie : les règles régissant l'e muet et l'hiatus. Nous pouvons résumer l'ensemble des règles ci-dessus comme suit :

1- tous les E muets comptent,

2- cette règle admet les exceptions suivantes :

     a- en cas d'élision, lorsqu'un mot finissant par un E muet
         précède un mot commençant par une voyelle ou un h muet,
         l'E ne compte pas : "je chantE Une chanson", "l'habillement"
     b- les rimes féminines,
         "Pour qui sont ces serpents qui sifflent sur nos têtEs" (Racine, Andromaque)
     c- les E internes précédant une voyelle ou précédés d'une voyelle,
         "gEai", "enragEant", "tuErie", "remerciEment", "j'enviErai"
     d- les -Ent précédés d'une voyelle des verbes à la 3ème personne du pluriel
         pour lesquels l'E n'apparaît pas aux autres personnes du même temps,
         "je tenais / ils tenaiEnt", "je crois / ils croiEnt"

3- un E muet terminal précédé d'une voyelle compte
(poésiE, étenduE)
     il entre dans les rimes féminines et il doit être élidé pour entrer dans un vers
     "NéE à peine, la source tombe
     Dans le grand lac qui l'engloutit"
     (Théophile Gautier, Emaux et Camées, la Source)

4- un E muet terminal précédé d'une voyelle qui ne peut être élidé
 
    (car suivi de -s ou -nt) ne peut être placé qu'à la rime
     "Dans la même nacre figéEs,
     Larmes des flots pleurant Vénus,
     Deux perles au gouffre plongéEs
     Se sont dit des mots inconnus;"
     (Théophile Gautier, Emaux et Camées, Affinités secrètes)

5- l'hiatus externe direct est interdit
, c'est-à-dire l'hiatus produit
     par un mot se finissant par une voyelle autre que E
     précédant un mot commençant par une voyelle ou un h muet,
     par exemple "tu as", "qui ose", "j'ai eu", "beauté harmonieuse" sont interdits

Ces règles n'ont donc absolument rien de compliqué, prétendre le contraire relève, au mieux, de l'ignorance (mais si vous m'avez lu jusqu'ici vous n'avez plus d'excuse), au pire, de la mauvaise foi. Les difficultés qui se révèlent lors de leur application sont dues non à leur complexité, mais au manque d'imagination de l'auteur : c'est en appliquant ces règles que l'on se force à trouver d'autres expressions, d'autres images, d'autres métaphores que celles qui nous viennent naturellement à l'esprit et qui ne sont que banalités et réminiscences. Ces règles sont donc source de création et non un frein à l'imaginaire.

A tous ceux qui voudraient réformer ces règles, je dis ceci :
1- l'ensemble des règles énoncées ci-dessus, formé par des générations de poètes autrement plus qualifiés que nous autres scribouillards du XXIème siècle, forme un tout cohérent et simple,
2- ces règles sont un pis-aller, il est vrai, avec ses défauts, mais aussi et surtout ses qualités,
3- elles font le lien entre les poètes du Moyen Age et nous, entre tous les poètes de la Francophonie,
4- elles n'ont pas vocation de représenter le Français contemporain, mais bien de créer une langue intemporelle et universelle compréhensible par toutes les générations, en tous lieux,
5- elles n'ont d'ailleurs jamais représenté le véritable Français parlé, en aucun lieu, à aucune époque (en tous cas pas à celles où elles ont été instaurées),
6- ces règles ont fait leurs preuves de Villon à Verlaine, elles n'ont jamais rebuté les vrais génies, serions nous moins souples et créatifs que nos prédécesseurs pour buter ainsi dans leur respect ?

6-Références

Livres
Petit traité de poésie française, Th. de Banville, 1872 - Gallica
Cours de poésie, Ecole des Sciences et Arts, Ed. Peyronnet, Paris, 1946
Petit traité de versification française, Maurice Grammont, Ed. Armand Colin
Précis de versification, Frédéric Turiel, Ed. Armand Colin

Internet
Manuel de littérature française, Arthur Daxhelet, J. Lebègue et Cie, 1919
Traité de versification - université de Genève
Sorgel  - traité de prosodie

Par Darius Hyperion - Publié dans : Essais de poétique - Communauté : Castalie
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