
Sur tout nous convient avoir quelque savant et fidèle compagnon, ou un ami bien familier,
voire trois ou quatre, qui veuillent et puissent connaître nos fautes,
et ne craignent point blesser notre papier avec les ongles.
(Joachim du Bellay, Défense et illustration de la langue française, chapitre XI)
Craignez-vous pour
vos vers la censure publique,
Soyez-vous à vous-même un sévère critique :
L'ignorance toujours est prête à s'admirer.
Faites-vous des amis prompts à vous censurer ;
Qu'ils soient de vos écrits les confidents sincères,
Et de tous vos défauts les zélés adversaires :
Dépouillez devant eux l'arrogance d'auteur.
Mais sachez de l'ami discerner le flatteur :
Tel vous semble applaudir, qui vous raille et vous joue.
Aimez qu'on vous conseille, et non pas qu'on vous loue.
(Nicolas Boileau, Art Poétique, Chant I-182)
Toute reproduction complète ou partielle de ces
essais interdite sans mon autorisation.
Un sonnet ne se résume pas à deux quatrains suivis de deux tercets. Qui s'arrête à cet aspect du poème ne contemple que le cristal de glace au sommet de la partie émergée de l'iceberg. C'est dire
que le sonnet est bien plus que son découpage strophique.
I- Histoire
Le sonnet est apparu en Sicile au XIIIème siècle. François Pétrarque lui donna ses lettres de noblesse au siècle suivant. Il fut introduit en France par Mellin de Saint-Gelais et
Clément Marot au début du XVIème siècle.
Sous l'impulsion des poètes de La Pléiade (XVIème siècle), il supplanta toutes les autres formes poétiques issues du Moyen Âge (Ballades, Rondeaux, Lais). Les Amours de Pierre de
Ronsard, Les Regrets de Joachim du Bellay sont quasi exclusivement composés de sonnets.
Le sonnet fut le poème roi de la période classique (de Louis XIII à L'Empire). Au XVIIème siècle, les Uranistes (partisans du sonnet "Uranie" de Vincent Voiture), s'opposèrent aux Jobelins
(partisans du "Sonnet de Job" de Isaac de Benserade) en des échanges parfois violents de sonnets et de vers. Chargé de départager les deux camps, Pierre Corneille donna pour
l'occasion une réponse digne de ses racines normandes (Wikipédia - article auquel j'ai contribué). Cette querelle
fut également l'occasion d'une glose produite par Jean-François Sarrasin sur le sonnet de Job, l'un des rares exemples de cette forme en France. Heureuse époque où l'on se battait en vers !
Au XIXème siècle, en opposition aux Classiques, les Romantiques ignorèrent le sonnet (Hugo, semble-t-il, n'en écrivit que quatre, dont un seul régulier). Les Parnassiens le remirent à
l'honneur (José Maria de Hérédia en écrivit 118 dans Les Trophées).
Charles Baudelaire explora de nouvelles formes de sonnets considérées comme irrégulières (sans doute influencé par les sonnets de William Shakespeare alors récemment traduits en
Français). Paul Verlaine destructura le sonnet en bouleversant l'ordre des strophes, ce qui ne l'empêcha pas d'écrire de nombreux sonnets réguliers à côté de ceux qu'il malmenait avec
facétie. Arthur Rimbaud écrivit également quelques sonnets irréguliers, dont le célèbre Dormeur du Val.
Ces trois poètes utilisèrent des formes nouvelles afin de célébrer le progrès, mot clé du XIXème siècle, époque de la Révolution Industrielle. Néanmoins, constatant les ravages causés par ce
progrès dans les villes, écrire des sonnets irréguliers cadrait aussi avec leur recherche d'une nouvelle forme de beauté dans la laideur (considérer le titre Les Fleurs du Mal de
Baudelaire, considérer aussi que Verlaine se définissait lui-même en tant que un poète décadent). L'irrégularité des sonnets de la trilogie maudite procède donc d'une démarche artistique
réfléchie et non, comme cela se fait aujourd'hui, d'une ignorance des règles qui régissent la forme fixe du sonnet.
Pêle-mêle, on peut citer quantité d'autres auteurs de
sonnets : Gérard de Nerval, Théophile Gautier,
Charles Leconte de Lisle, Théodore de Banville, Charles Cros, Stéphane Mallarmé, Paul Valéry, ...
Au XXème siècle, Georges Fourest écrivit de nombreux sonnets plus ou moins réguliers (il emploie le terme pseudo-sonnet), quoique d'une versification parfaite. Fourest se livre à toutes
sortes d'acrobaties verbales et humoristiques afin d'employer un maximum de rimes riches mais d'une grande rareté. Il marque en quelque sorte le début d'une nouvelle éclipse du sonnet.
Durant la seconde guerre mondiale, Jean Noir (pseudonyme de Jean Cassou), emprisonné, imagina "33 sonnets écrits au secret" qui parurent à la libération. Privé de moyens
d'écrire, l'auteur s'est accroché à la forme fixe du sonnet qui lui permettait de mémoriser ses poèmes qu'il ne pouvait transcrire sur un support matériel.
Raymond Queneau, fondateur de l'OULIPO, écrivit "Cent Mille Milliards de Poèmes" (1961). Un recueil de « sonnets en prose » a été publié en 1967 par Jacques Roubaud, autre membre de
l'OULIPO. Le « sonnet irrationnel » imaginé par Jacques Bens,
également de
l'Oulipo, basé sur le nombre pi et comportant des strophes de trois, un, quatre, un et cinq vers, ne conserve du sonnet que le nombre de vers, soit 14. Je donne
ces précisions sur le sonnet en prose et le sonnet irrationnel par honnêteté, mais cela me semble dénué de tout intérêt : ces formes n'ont plus rien à voir avec le sonnet, au même titre que les
faux sonnets de Verlaine.
En ce début de XXIème siécle, le sonnet est de nouveau ignoré, ou du moins largement maltraité par ceux qui s'y essaient encore. Le sonnet reste un summum de poésie dans le bestiaire des formes
fixes, c'est LA forme de poème par excellence. Aussi la plupart des poètes ont-ils toujours à coeur d'en écrire, sans doute attirés par le prestige dont il se pare encore. Néanmoins, faute de
recherche, faute de travail, faute de modestie, la majorité de ce qui se présente aujourd'hui sous l'appellation "sonnet" n'en est qu'une pâle contrefaçon.
II- La forme
Le sonnet est à l'origine composé d'un huitain suivi d'un sizain. La partition du huitain a donné les deux quatrains, celle du sizain les deux tercets.
Les sonnets italiens sont écrits en hendécasyllabes (5//6) selon le schéma de rimes de Pétrarque:
ABBA ABBA CDC DCD
Un autre schéma utilisé en Italie, mais impraticable en France à cause de la règle d'alternance des genres de rimes, se présente sous la forme :
ABBA ABBA CDE CDE
Les premiers sonnets en France furent écrits en décasyllabes (4//6) selon le schéma de rimes dit "marotique", du nom de
Clément Marot:
ABBA ABBA CCD EED
Les poètes de la Pléiade imposèrent l'alexandrin (6//6) et le schéma de rimes dit "français":
ABBA ABBA CCD EDE
Banville ne reconnait que la forme française du sonnet, mais l'on trouve aussi fréquemment la forme marotique chez du Bellay et Ronsard. Aussi, seules les formes
marotiques et françaises sont les formes véritables du sonnet en France.
Le sonnet peut s'écrire en vers de n'importe quelle taille (il existe des sonnets en vers monosyllabiques). Néanmoins le poème doit être isométrique, c'est-à-dire que tous les vers ont la même
métrique (même nombre de syllabes). Le nombre de syllabes n'est pas lié à la forme du sonnet.
Pour les rimes, on notera que les quatrains ne s'écrivent que sur deux rimes, A et B. Les tercets contiennent trois rimes
distinctes, C, D et E.
En de très rares occasions, on
trouve des quatrains en rimes croisées ABAB ABAB, ou avec le schéma ABBA BAAB. Les quatrains ne s'écrivent jamais en rimes plates (AABB). Un schéma CDD CEE a été utilisé pour les tercets, mais
rapidement écarté dès la Renaissance, puisque l'effet de surprise de la dernière rime n'y existe pas.
Tout schéma de rime autre que français ou marotique est dit irrégulier ou pseudo-sonnet. A ce titre la plupart des sonnets de Baudelaire dans "Les
Fleurs du Mal" sont irréguliers. Verlaine s'est amusé à changer l'ordre des strophes, intercallant les quatrains et les tercets dans un autre ordre, ou écrivant des sonnets possédant un vers
surnuméraire : ces poèmes, pour peu que l'on puisse encore parler de sonnets, sont de faux sonnets.
Plus que toute autre forme, le sonnet demande des
rimes au minimum suffisantes, les rimes riches étant bien entendu préférables. Les rimes pauvres sont exclues.
Le vocabulaire du sonnet doit être choisi avec soin : le sonnet ne tolère pas la licence, ou les inégalités de vocabulaire (passer du registre soutenu au familier sans distinction).
D'autre part, un mot (nom, verbe, adjectif), autre qu'un mot outil (article, pronom, conjonction de coordination...), ne peut apparaître deux fois dans le sonnet, sauf volonté
stylistique avérée.
Citons pour conclure l'incontournable "Art poétique" de Boileau
On dit, à ce propos, qu'un jour ce dieu bizarre, (Apollon, dieu des poètes)
Voulant pousser à bout tous les rimeurs français,
Inventa du sonnet les rigoureuses lois ;
Voulut qu'en deux quatrains de mesure pareille
La rime avec deux sons frappât huit fois l'oreille ;
Et qu'ensuite six vers artistement rangés
Fussent en deux tercets par le sens partagés.
Surtout de ce poème il bannit la licence :
Lui-même en mesura le nombre et la cadence ;
Défendit qu'un vers faible y pût jamais entrer,
Ni qu'un mot déjà mis osât s'y remontrer.
Du reste il l'enrichit d'une beauté suprême :
Un sonnet sans défaut vaut seul un long poème.
III- Le contenu
La structure en quatrains et tercets donne au sonnet un aspect déséquilibré. Banville écrit: "Le Sonnet ressemble à une figure dont le buste serait
trop long et les jambes trop grêles et trop courtes". L'art du poète consiste à rééquilibrer le poème, d'où la nécessité de la charnière.
Auguste Dorchain, dans L'Art des vers, précise le rôle des quatrains et des tercets : "Le sonnet a, par sa progression, quelque chose d'une oeuvre dramatique. Les deux quatrains en
seraient l'exposition, le premier tercet le noeud, le dernier le dénouement. Dans les deux quatrains, il s'agit de faire naître et grandir l'attente ; dans le premier tercet, de relier cette
attente à la marche vers une solution sentie approchante ; dans le dernier tercet, de donner à l'attente une solution définitive, qui ravisse l'esprit à la fois d'aise par sa logique et de
surprise par son imprévu."
La charnière est le passage du second quatrain au premier tercet. A la
charnière, le poème change de point de vue, ou d'argument, introduit une comparaison avec le thème des quatrains, etc... Certains sonnets sont "à progression constante", la densité du thème
augmentant tout au long des vers, la charnière n'est alors plus sensible.
L'apothéose du sonnet est le dernier vers, la chute ou pointe. Il consiste en un condensé de l'idée du poème, une conclusion en forme de point d'orgue
: c'est une image, une comparaison plus forte que toutes celles développées auparavant, un nouvel élément qui vient brutalement apporter un nouveau point de vue ou une radicale opposition au
thème, etc... Tout le sonnet doit tendre vers la chute, dans une mécanique implacable. Et bien que le dernier vers puisse être deviné par le lecteur, il doit surprendre
celui-ci.
Laissons la parole à Baudelaire (pourtant maître ès - sonnets irréguliers) :
« Quel est donc l'imbécile ... qui traite
si légèrement le sonnet et n'en voit pas la beauté pythagorique ? Parce que la forme est contraignante, l'idée jaillit plus intense. Tout va
bien au sonnet, la bouffonnerie, la galanterie, la passion, la rêverie, la méditation philosophique. Il y a là la beauté du métal et du minéral bien travaillés. Avez-vous observé qu'un morceau du
ciel, aperçu par un soupirail, ou entre deux cheminées, deux rochers, ou par une arcade, etc. ..., donnait une idée plus profonde de l'infini qu'un grand panorama vu du haut d'une montagne ?
Quant aux longs poèmes, nous savons ce qu'il faut en penser ; c'est la ressource de ceux qui sont incapables d'en faire de
courts ! »
(Baudelaire, Lettre à Armand Fraisse, 18 février 1860)
La dernière phrase montre que, malgré leurs considérables divergences, le maître rigide qu'était Boileau et le rebelle ténébreux que fut Baudelaire se rejoignent au moins sur un point : le sonnet
est le parangon de la forme poétique.
En d'autres termes, un sonnet raté en dit long sur les capacités poétiques de son auteur ; je partage ce point de vue, à ma modeste échelle, avec Boileau, Baudelaire et Banville. Un sonnet
demande de la concision, de la clarté, du sens, une progression thématique huilée comme une horloge, et surtout ne souffre aucun à peu près quant à la versification et aux rimes. Dans notre
époque de verlibrisme débridé et de rime assonante, le sonnet, hélas, est bien malade.
Je ne peux que vivement conseiller la lecture des analyses de la forme sonnet que font Théodore de Banville et Auguste Dorchain dans leurs traités, vers lesquels je donne des liens vers
Gallica en fin de cet article. Ces deux textes complémentaires expliquent bien mieux et de façon bien plus profonde que je ne le
fais ici les mécanismes de cette forme.
IV- Ceci est un sonnet
Sonnet marotique en décasyllabes (4//6) de Mellin de Saint Gelais
(L'alternance des rimes féminines et masculines n'est pas respectée, la règle n'étant établie que quelques années plus tard. On remarque aussi des hiatus, alors en voie d'extinction. J'ai voulu
rendre hommage à l'un des "importateurs" du sonnet en France.)
A Pierre de Ronsard
Entrant le peuple en tes sacrez bocaiges,
Dont les sommez montent jusques aux nues
Par l'espesseur des plantes incognues,
Trouvoit la nuict en lieu de frez umbraiges.
Or te suivant le long des beaux rivaiges
Où les neuf seurs à ton chant sont venues,
Herbes, et fruitz, et fleurettes menues
Il entrelace en cent divers ouvraiges.
Ainsy, Ronsard, ta trompe clair sonnante
Les forestz mesme et les mons espouvente
Et ta guiterne esjouit les vergiers.
Quand il te plaist tu esclaires et tonnes,
Quand il te plaist doulcement tu resonnes,
Superbe au Ciel, humble entre les bergiers.
Sonnet Français en alexandrins (6//6) de José Maria de Hérédia
Sans doute l'un des plus beaux et des plus connus.
Les conquérants
Comme un vol de gerfauts hors du charnier natal,
Fatigués de porter leurs misères hautaines,
De Palos de Moguer, routiers et capitaines
Partaient, ivres d'un rêve héroïque et brutal.
Ils allaient conquérir le fabuleux métal
Que Cipango mûrit dans ses mines lointaines,
Et les vents alizés inclinaient leurs antennes
Aux bords mystérieux du monde Occidental.
Chaque soir, espérant des lendemains épiques,
L'azur phosphorescent de la mer des Tropiques
Enchantait leur sommeil d'un mirage doré ;
Ou penchés à l'avant des blanches caravelles,
Ils regardaient monter en un ciel ignoré
Du fond de l'Océan des étoiles nouvelles.
V- Ceci n'est pas un sonnet
Ce rare sonnet de Hugo (Toute la lyre) est irrégulier
Schéma de rime des quatrains ABAB ABAB
Ave, dea; moriturus te salutat
À Judith Gautier
La mort et la beauté sont deux choses profondes
Qui contiennent tant d'ombre et d'azur qu'on dirait
Deux sœurs également terribles et fécondes
Ayant la même énigme et le même secret.
Ô femmes, voix, regards, cheveux noirs, tresses blondes,
Brillez, je meurs! ayez l'éclat, l'amour, l'attrait,
Ô perles que la mer mêle à ses grandes ondes,
Ô lumineux oiseaux de la sombre forêt!
Judith, nos deux destins sont plus près l'un de l'autre
Qu'on ne croirait, à voir mon visage et le vôtre;
Tout le divin abîme apparaît dans vos yeux,
Et moi, je sens le gouffre étoilé dans mon âme;
Nous sommes tous les deux voisins du ciel, madame,
Puisque vous êtes belle et puisque je suis vieux.
Le sonnet suivant de Baudelaire est extrêmement irrégulier
Schéma de rime ABAB CDCD EFE FGG
Poème hétérométrique (déca- et octo- syllabes)
Le chat (1)
Viens, mon beau chat, sur mon coeur amoureux ;
Retiens les griffes de ta patte,
Et laisse-moi plonger dans tes beaux yeux,
Mêlés de métal et d'agate.
Lorsque mes doigts caressent à loisir
Ta tête et ton dos élastique,
Et que ma main s'enivre du plaisir
De palper ton corps électrique,
Je vois ma femme en esprit. Son regard,
Comme le tien, aimable bête
Profond et froid, coupe et fend comme un dard,
Et, des pieds jusques à la tête,
Un air subtil, un dangereux parfum
Nagent autour de son corps brun.
VI- Références
Livres
Mille et cent ans de poésie française, B. Delvaille, Ed. Robert Laffont
Petit traité de poésie française, Le sonnet p171, Th. de Banville - Gallica
L'Art des vers, Le sonnet p351, Auguste Dorchain - Gallica
Internet
Le sonnet
Et mes propres poèmes
Mes sonnets
Mes sennets et monnets
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