
Sur tout nous convient avoir quelque savant et fidèle compagnon, ou un ami bien familier,
voire trois ou quatre, qui veuillent et puissent connaître nos fautes,
et ne craignent point blesser notre papier avec les ongles.
(Joachim du Bellay, Défense et illustration de la langue française, chapitre XI)
Craignez-vous pour
vos vers la censure publique,
Soyez-vous à vous-même un sévère critique :
L'ignorance toujours est prête à s'admirer.
Faites-vous des amis prompts à vous censurer ;
Qu'ils soient de vos écrits les confidents sincères,
Et de tous vos défauts les zélés adversaires :
Dépouillez devant eux l'arrogance d'auteur.
Mais sachez de l'ami discerner le flatteur :
Tel vous semble applaudir, qui vous raille et vous joue.
Aimez qu'on vous conseille, et non pas qu'on vous loue.
(Nicolas Boileau, Art Poétique, Chant I-182)
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Cet essai est en deux parties. Cliquez sur Essai sur la rime (1/2) pour accéder à la
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5- Richesse de la rime
Il n'y a pas de définition absolue de la richesse de la rime. Néanmoins, quelques principes de base peuvent être donnés.
Deux mots dont seule la voyelle du rimant est identique ne forment ni rime, ni rime assonante :
- « nuit », « amie », « envi »,
- « cheval », « ébat ».
Dans une rime assonante, les consonnes suivant la voyelle, quoique proches, sont différentes : « verbe » / « perde ». La chanson use et abuse de la rime
assonante ; enpoésie l’assonance a sa place dans le vers, non à la rime.
« Et je hais toujours la femme jolie,
La rime assonante et l'ami prudent. »
(Verlaine, Poèmes saturniens, Résignation)
La richesse de la rime dépend du nombre de consonnes prononcées identiques encadrant le son vocalique dans le rimant :
- pas de consonne, la rime est pauvre « venu » / « perdu », rime en [u],
- une consonne, la rime est suffisante :
- rime consonnatique « promenade » / « rade », rime
en [ade],
- rime vocalique « venu » / « retenu », rime en
[nu],
- deux consonnes (consonne d'appui et consonne suivant la voyelle), la rime est riche « cirage » / « orage », rime en [rage].
Jusqu’au XIXème siècle, la richesse de la rime ne dépendait que des consonnes suivant la voyelle centrale du rimant. Les Romantiques ont enrichi la rime en demandant que la consonne d’appui soit
également prise en compte dans la rime.
Tout bon poète aura à cœur d'éviter les rimes pauvres :
- les rimes consonantiques devront avoir au minimum les consonnes suivant la voyelle du rimant identiques (sans quoi il y a assonance et non rime),
- les rimes vocaliques devront avoir la consonne d’appui identique.
Pour simplifier, la richesse de la rime dépend du nombre de sons formant le rimant :
- le son vocalique de base doit être le même,
- plus les consonnes encadrant ce son vocalique sont nombreuses et dans le même ordre, plus la rime est riche.
Pour simplifier à l’extrême, la rime est parfaite si la dernière syllabe sonore (autour d’une voyelle autre que [e]) est identique d’un rimot à l’autre, tant d'un point de vue phonétique que
graphique.
6- Défectuosité de la rime
Lorsque les mots formant rime ont la même origine étymologique, la rime est défectueuse, ce qui doit être évité. Les rimes suivantes sont donc
défectueuses :
- mots ayant la même éthymologie : (train / train-train / entrain), (fort / effort / confort / réconfort), (temps / printemps)
- mots de même famille : (flamme / il s'enflamme)
- mots composés : (manteau / porte-manteau)
- antonymes : (bonheur / malheur), (espoir / désespoir)
- mots dérivés : (polygone / hexagone / octogone), (mobile / hippomobile / automobile), (prendre / surprendre / comprendre / méprendre), (dire / maudire / prédire / interdire), (il clame / il
réclame / il acclame)
De même faire rimer un mot avec lui-même (rime identique) est formellement interdit.
{Note : ces rimes sont interdites depuis la Renaissance. Les poètes du Moyen Age ne se privaient pas de les pratiquer. L'effet en est cependant assez désastreux, et marque un manque de
vocabulaire et d'imagination certain de l'auteur. Néanmoins ce genre de rime, à toutes les époques, est souvent utilisé dans les poèmes humoristiques.}
7- Rime normande et rime à l'oeil
Il arrive que pour rimer, certains poètes utilisent des prononciations anciennes ou locales. Ces rimes sont appelées rimes normandes, dont les vers
suivants présentent des exemples typiques :
« Elle était donc couchée et se laissait aimer,
Et du haut du divan elle souriait d'aise
A mon amour profond et doux comme la mer,
Qui vers elle montait comme vers sa falaise. »
(Baudelaire, Les Fleurs du Mal, Les Bijoux)
« Il est amer et doux, pendant les nuits d'hiver,
D'écouter, près du feu qui palpite et qui fume,
Les souvenirs lointains lentement s'élever
Au bruit des carillons qui chantent dans la brume. »
(Baudelaire, Les Fleurs du Mal, La Cloche fêlée)
L’explication remonte à une lointaine époque où le [r] des infinitifs des verbes du premier groupe était encore prononcé. De nos jours cependant, en Normandie, c’est plutôt le [r] des noms
communs qui n’est plus prononcé : « mé » pour « mer », « hivé », pour « hiver » (cela était vrai dès le XIXème siècle d’après Maupassant).
On trouve également, même chez les plus grands, des rimes telles que
BERENICE
Tout est prêt. On m’attend. Ne suivez point mes pas.
(à Titus)
Pour la dernière fois, adieu, Seigneur.
ANTIOCHUS
Hélas !"
(Racine, Bérénice, derniers vers)
La consonne finale prononcée d’un nom propre peut entrer dans une rime où cette consonne n’est pas prononcée : « Vénus », « Brutus » pourront rimer respectivement avec
« parvenus » et « revêtus ». Ceci s’explique sans doute par la rareté des rimes dans lesquelles ces consonnes se prononcent de fait, ou par un absence de prononciation de ces
consonnes du Temps de l'écriture de ces pièces (époque classique).
Peu importe les explications, il va sans dire que ces cas de figures sont à éviter tant que faire se peut.
Néanmoins, la rime normande et les autres exemples sont des dérives du principe de la rime pour l’œil,
du moins dans leurs apparitions récentes (Baudelaire).
Il est certain que la majorités des lectures de poèmes ne se fait pas à voix haute. Le lecteur est le plus souvent face à un livre, seul, dans le confinement d’un fauteuil ou de son lit, et les
sons ne se forment que dans sa tête. Ceci pour en arriver à un point capital : l’ouïe n’est pas le seul sens mis en jeu dans la lecture d’un poème, il y a aussi la vue. Le poème
est un objet visuel, autant que sonore, les preuves en sont nombreuses :
- majuscule en début de vers,
- poèmes acrostiches,
- retour à la ligne en fin de vers,
- découpage strophique des poèmes,
- poèmes à formes fixes (sonnets, ballades),
- calligrammes.
Le principe de la rime pour l’œil se base sur cette constatation : la rime doit aussi charmer l’œil. Or quoi de plus parfait qu’une rime dont les
rimots possèdent la même orthographe dans leur syllabe finale ? La rime pour l’œil n’est en fait qu’un aboutissement des règles établies plus haut : rimes masculines et féminines,
équivalence des consonnes finales, rimes plurielles et singulières. D'autre part, le plus sûr moyen de passer à travers les problèmes de prononciations évoqués à maintes reprises dans cet essai
n’est-il pas de se fier à l’orthographe et d’appareiller des rimots s’écrivant de la même façon en dernière syllabe ? Cela évite également de faire rimer des mots tels que
« sonnet » et «
né », « charmé » et « mai
» que
certaines prononciations locales peuvent faussement assimiler.
Ce principe a, bien entendu, des limites et, pour détendre cet exposé austère, je citerai l’excellent Alphonse Allais qui poussa le principe de la rime pour l’œil dans ses derniers
retranchements :
Rimes riches à l'oeil
Etonnant le jury par sa science en dolmens (èn)
Le champion de footing du collège de Mens, (ens)
Gars aux vaillants mollets, durs tel l'acier de Siemens, (èns)
A passé l'autre jour de brillants examens. (in)
Que je sois foudroyé sur l'heure, si je mens ! (en)
In corpore sano, vive Dieu ! sana mens. (ins ancienne prononciation gallicane, voir examen)
PS J'entends murmurer quelques personnes dans l'assistance et prétendre que sur ces six vers, pas un ne rime. Ne vous ai-je point prévenu que ce petit poème était dû à M. Xavier Roux, le
poète sourd-muet de Grenoble ? En matière de rimes, les sourds, comme l'indique leur nom, ne connaissent que d'ophtalmiques satisfactions.
8- Facilité de la rime
La langue française comporte un certain nombre de terminaisons de mots qui facilitent la recherche de rimes :
- les mots en « tion » : ration, émotion, potion, etc...
- les mots en « é », surtout les adjectifs et participes passés : beauté, mangé, charmé
- les adverbes en « ment » : exactement, présentement, ironiquement, etc...
- etc...
Cette facilité doit être évitée, il ne s'agit pas à proprement parler de rimes défectueuses, mais elles s'y apparentent.
Il est d’ailleurs strictement interdit de faire rimer deux adverbes en -ment, qui est l’une des catégories grammaticales les plus
fournies, et serait donc des plus faciles, mais aussi des plus disgracieuses à la rime. Molière s'est bien moqué de ce genre de rime dans les célèbres « Femmes savantes » (acte III, scène 2)
:
{Trissotin commence la lecture de son dernier sonnet, Bélise, Armande et Philaminte le commentent au fur et à mesure}
TRISSOTIN
Sonnet, à la Princesse Uranie
sur sa fièvre.
Votre prudence est endormie,
De traiter magnifiquement,
Et de loger superbement
Votre plus cruelle ennemie.
BÉLISE
Ah le joli début !
ARMANDE
Qu'il a le tour galant !
PHILAMINTE
Lui seul des vers aisés possède le talent !
ARMANDE
À prudence endormie il faut rendre les armes.
BÉLISE
Loger son ennemie est pour moi plein de charmes.
PHILAMINTE
J'aime superbement et magnifiquement;
Ces deux adverbes joints font admirablement.
etc...
Il faut, bien entendu, comprendre ces exclamations des femmes savantes comme de véritables preuves de mauvais goût, cette scène étant une dénonciation des travers littéraires de l'époque (la
préciosité entre autres).
Certains rimes faciles, voire éculées, qui s'appellent naturellement, doivent être évitées :
- amours / toujours, amour / jour,
- poème / aime,
- mots / maux,
- âme / femme
- mer / amer
- etc...
9- Exceptions tolérées
Certains mots n'ont que peu de rimes, voire aucune (soif, triomphe). La simple assonance peut alors être tolérée, mais certainement pas dans les formes nobles tel le sonnet.
{Note : certains pensent trouver une rime à « soif » dans « piaf », l’aspect visuel et sonore de l’ensemble me semble très insuffisant et insatisfaisant.}
De même la rime pauvre est tolérée lorsque l'un des deux mots à la rime est monosyllabique (étendue/rue). Dans un tel cas, les consonnes d'appui devraient cependant être proches
(chanceux/feux).
On pourra également ne pas respecter les règles d’équivalence des consonnes lorsque les rimots qui la respecteraient ne donnent pas de rime satisfaisante. « Sang », par exemple, ne
devrait rimer qu’avec « étang », « rang », « blanc », « flanc », etc. pour une rime extrêmement insatisfaisante, car pauvre. En de tels cas, on pourra
faire rimer « sang » avec « innocent », comme l’ont permis les Romantiques. Ceci explique la rime « ouragan » / « extravagant » de Baudelaire, la rime en
[-gan] sans t final étant quasi inexistante.
Néanmoins, multiplier ce genre d'exceptions au sein d'un même poème est déconseillé.
10- Le vocabulaire de la rime
La qualité de la rime est aussi liée à la richesse du vocabulaire et à la variété des mots et catégories grammaticales employés :
- éviter l'emploi trop fréquent d'adjectifs à la rime,
- y placer des verbes sans inversion des syntagmes de la phrase,
- employer des noms communs, etc.
- bref, varier les catégories grammaticales.
Le summum en matière de richesse de la rime est de faire rimer deux mots appartenant à des catégories grammaticales différentes :
- un adjectif et un verbe : (quelconque / il tronque)
- un nom et un adjectif : (récif / lascif)
- un adverbe et un nom : (gentiment / diamant)
- etc...
11- Emploi de la rime
Une rime ne doit pas exister que "pour la rime". Elle doit pleinement participer au sens du texte et ne pas
intervenir inopportunément parce que la versification la demande.
De façon générale, la recherche des rimes, quelque soit le poème, à forme fixe ou non, est une étape préalable à toute entreprise de versification. Les auteurs qui se plaignent de la rime
écrivent le vers et butent à sa fin, au moment de trouver la rime : c’est mettre la charrue avant les bœufs. Pour écrire un poème à rimes, il faut effectuer le choix des rimes AVANT de
versifier, poser la rime AVANT le vers. La rime doit avoir au moins un vers d’avance sur le poète, puisque celui-ci doit être certain de trouver le mot convenable au vers suivant lorsque la rime
réapparaît. On pourrait écrire, en paraphrasant un passage du « Petit traité de poésie française » de Banville, et en grossissant le trait, que dans un poème rimé, tout ce qui n’est pas
rime est remplissage ; ce n’est pas la rime qui bouche les trous laissés par les vers (sans jeu de mots), mais l’inverse : les vers qui bouchent les trous laissés par la rime.
12- Résumé et conclusion
Pour résumer, nous accepterons deux grands principes :
- richesse phonétique de la rime : plus les sons formant la rime sont nombreux , plus la rime est riche,
- richesse visuelle de la rime : plus les orthographes des mots formant la rime sont identiques, plus la rime est satisfaisante.
La rime est le mot essentiel des poèmes versifiés. C’est le mot à la rime qui donne son sens au vers, non l’inverse. Il est par conséquence nécessaire
de le choisir avec soin. Une rime mal amenée, inadéquate, incorrecte, sont autant de défauts qui diminuent l’intérêt d’un poème, aussi haute que soit la pensée exprimée. Faire rimer des mots de
catégories grammaticales différentes, éviter la facilité, les rimes éculées, respecter les quelques principes de base énoncés ci dessus révèlent autant l’art du poète que la richesse de son
esprit.
Je terminerai par cette comparaison quelque peu osée, mais qui, il me semble, illustrera plus que de longs paragraphes mon propos : la rime est au vers ce que le sein est à la femme ; une
dissymétrie, un défaut, une quelconque imperfection lui enlève de son charme.
13- Bibliographie
Livres
Dictionnaire des rimes, Léon Warnant, Larousse
Dictionnaire des rimes et assonances, Armel Louis, Le Robert
Mille et cent ans de poésie française, B. Delvaille, Ed. Robert Laffont
Petit traité de poésie française, Th. de Banville -
Gallica
Petit Larousse illustré 2006
Le Sexe des rimes - Alain Chevrier - Ed. Belles Lettres
Internet
Sorgel - traité de prosodie
Dictionnaire de rimes en ligne (gratuit et extrêmement riche)
Le Barbery
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