1- Introduction
Cet essai présente deux des écueils de la prosodie sur lesquels se brisent souvent les plumes néophytes et parfois même certains auteurs plus expérimentés : l'e muet et l'hiatus.
Le principe de base à considérer est que la prosodie, qui règle le décompte des syllabes dans la versification, n'a pas pour but de coller à la prononciation d'un lieu où d'une époque. La prosodie a pour but fondamental de créer un Français standard intemporel et universel, qui traverserait sans difficulté les espaces et les époques en restant compréhensible de tous.
Aussi, la prononciation poétique, la langue même poétique, n'est-elle pas le Français de tous les jours, même si le travail de l'auteur s'inscrit dans un contexte précis de lieu et de temps.
2- Définitions et règles de base
2-1- l'e muet
Il existe, en Français, plusieurs sortes d'e.
- l'E muet : pEtit, finalE, viE
- l'OEU ouvert : pEUr, cOEUr, mEUble
- l'EU fermé : ruguEUx, fEU, pEUrEUx
- l'é aigu : élevé, chanté, éléphant
- l'è grave : chêvre, plaire, serre, lèvre
Seul le premier e nous intéresse.
L'e muet devrait plus correctement être désigné par le terme de "caduc" ou "instable". Si les autres e ne posent aucune difficulté et sont prononcés en tout lieu de la francophonie, il n'en va pas de même de l'e muet.
Suivant l'accent local, l'articulation, la vitesse d'élocution, le contexte (soutenu, vulgaire), bref, suivant un nombre indéterminable de paramètres, l'e muet est, dans la conversation de tous les jours, prononcé ou non. Cette prononciation est tellement variable qu'aucune théorie n'est parvenue à ce jour à en codifier l'emploi.
La prosodie règle ce problème une bonne fois pour toutes, en une règle simple et qui jusqu'à présent a fait ses preuves : toute syllabe comportant un e muet compte. Il n'existe que quelques exceptions à cette règle que nous expliciterons dans les paragraphes suivant.
Nous pouvons néanmoins dès à présent rappeler que les E muets terminaux précédés d'une voyelle comptent, comme dans les mots viE, inconnuE, poésiE.
MariE qui voudrait votre nom retourner
(Ronsard)
CouronnéE de tours, et joyeuse d'avoir
Je ne te priE pas de lire mes écrits,
(Du Bellay)
Rappelons également que l'e muet est à la base de la distinction entre rimes féminines (qui se terminent par -e, -es, -ent) et rimes masculines (les autres).
2-2 l'h muet
Il existe deux sortes d'h :
- l'h muet : l'homme, l'heure
- l'h aspiré : la Hollande, le haricot.
Note : malgré son nom, l'h aspiré ne se prononce pas.
L'h muet se distingue par l'élision effectuée sur les articles le précédant, et sur les liaisons : "un homme" se prononce "un Nomme". L'h aspiré ne fait pas de liaison : un hérisson se prononce "un-é-ri-sson". On dira donc :
- "l'homme", "cet homme", "ce bel homme" : h muet,
- "le hérisson", "ce hérisson", "ce beau hérisson" : h aspiré.
L'h muet n'a aucune valeur, l'h aspiré a prérogative de consonne. Aussi :
- avec un h muet : "bleu héraldique", forme un hiatus externe proscrit,
- avec un h aspiré : "la hauteur", forme un hiatus externe accepté.
Voir le paragraphe 2-4 sur l'hiatus.
Il n'y a aucun moyen de distinguer a priori un h muet d'un h aspiré, si ce n'est par l'emploi d'un dictionnaire en cas de doute. Dans le Larousse, par exemple, l'h aspiré est précédé d'un astérisque, dans le Robert, d'un point.
Attention : au sein d'une même famille de mots, l'h peut changer de statut : "l'héroïsme", "l'héroïne" (h muet), mais "le héros" (h aspiré).
2-3 l'élision
Il est une règle fondamentale à connaître en prosodie : l'élision. Lorsqu'un mot finissant par un e muet précède un mot commençant par une voyelle ou un h muet, ce e est élidé, et il ne compte pas. Exemple : "je chante une chanson" compte pour 6 syllabes, le E de chantE étant élidé par le U de Une. On prononcera alors : "je-chan-tu-ne-chan-son".
"Oui l'oeuvre sort plus belle
D'une formE au travail
Rebelle,
Vers, marbrE, onyx, émail."
(Théophile Gautier, L'Art, Emaux et Camées)
Note : à l'origine, l'élision pouvait se faire dès qu'un mot terminant par une voyelle précédait un mot commençant par une voyelle. Si cette règle n'est plus valable, elle n'en a pas moins laissé des traces encore visibles de nos jours : "s'il te plait" pour "si il te plait". On dit encore vulgairement "t'as raison", pour "tu as raison".
Un e muet terminal qui ne peut être élidé compte :
- lorsqu'il est suivi des lettres s ou nt :
"Quand saignEnt au soir les bois dépouillés"
(Léon Dierx, Saison brouillées, Les Amants)
- lorque le mot suivant commence par une consonne
"Mais ChancE, dis-moi donc de quel nom tu te nommes"
(Charles Cros, Sonnet, Le Collier de griffes)
2-3 l'hiatus
Note liminaire : la lettre h du mot hiatus est un h muet. On dit donc l'hiatus, et non le hiatus.
L'hiatus est la rencontre de deux voyelles sans consonne interposée. Le mot hiatus contient lui-même un hiatus, ainsi que poésie.
Nous distinguerons plusieurs sortes d'hiatus :
- l'hiatus "interne" : dans un même mot, "tueur", "liaison",
- l'hiatus "externe" : entre deux mots, nous distinguerons :
- l'hiatus "externe direct" : "tu es", "qui aura", "chanté un",
- l'hiatus "externe par élision" : "volée à", "venue en", "rue étroite", dans lequel le premier mot se termine par un e muet précédé d'une voyelle,
- l'hiatus "externe par h aspiré" : "le hérisson", le deuxième mot commençant par un h aspiré.
Ces définitions ne seront certainement pas reconnues par les linguistes. Néanmoins, dans le cadre de cet essai, j'ai essayé de cerner la notion d'hiatus le plus simplement possible, sur une base purement sonore.
Les sons vocaliques sont formés par la vibration des cordes vocales, contrairement aux consonnes qui sont formées par interaction entre les lèvres, la langue, les dents, le palais, la gorge, etc... Si les voyelles sont à proprement parler formées par la voix, les consonnes sont des sons de transition qui facilitent le passage d'une vibration des cordes vocales à une autre, d'où le mot "con-sonne", étymologiquement "sonne avec".
Le passage d'une voyelle à une autre sans consonne interposée provoque des à-coups de prononciation, voire l'introduction de semi-consonnes parasites qui sont contraires à la musicalité souhaitée en poésie. L'hiatus est donc en quelque sorte une fausse note en versification.
Si l'hiatus était toléré durant le Moyen Âge et au début de la Renaissance, les poètes de la Pléiade ont commencé à en restreindre l'usage jusqu'à ce que Malherbe édicte la règle suivante : l'hiatus externe direct est interdit. Cette règle est confirmée par Boileau dans son Art Poétique:
"Gardez qu'une voyelle à courir trop hastée,
Ne soit d'une voyelle en son chemin heurtée."
Notons que sur les quatre sortes d'hiatus distinguées plus haut, une seule sorte est formellement interdite. Il est donc faux de dire que l'hiatus est totalement proscrit. En fait, l'hiatus externe direct étant évitable, il est demandé de l'éviter. Les autres hiatus ne peuvent être que subis.
L'hiatus interne ne pouvant être évité, il est accepté (ce serait dommage de ne pouvoir faire entrer le mot "poésie" dans un poème).
L'hiatus externe par élision est également toléré, nous verrons pour quelle raison plus loin.
Concernant la lettre h, rappelons que l'hiatus externe formé par un h muet est interdit, l'h muet n'ayant aucune valeur c'est un hiatus externe direct, tandis que l'hiatus externe formé par un h aspiré est accepté, l'h aspiré étant considéré comme une consonne à part entière il en a toutes les prérogatives.
"Mon père, ce héros au sourire si doux"
(Hugo, La Légende des siècles)
"Et si Rome nous hait, triomphons de sa haine"
(Corneille, Cinna)
3- Règles particulières concernant l'e muet
3-1 précisions sur l'élision
Comme nous l'avons vu plus haut, un mot se terminant par un e muet et précédant un mot commençant par une voyelle ou un h muet forme une élision. Le e terminal n'est plus compté, il est élidé.
"Le temps...
Il réduit une villE en un désert sauvage,
Il met commE il lui plaît les empires à bas"
(Guillaume Colletet, La force du temps et de l'amour)
Cependant, si l'e terminal est suivi d'une consonne muette (s et nt notamment), il ne peut plus être élidé, auquel cas il compte. Dans ce cas, la consonne muette devient sonore et forme une liaison avec le mot suivant commençant par une voyelle ou un h muet.
"Par longs intervalles
Quelques lampes pâles
FaiblES, inégales,
M'éclairENT encor."
(Marc-Antoine Désaugiers, Tableau de Paris, Chansons)
3-2 e muet terminal précédé d'une voyelle
Nous avons vu qu'en prosodie, toutes les syllabes comptent, y compris les muettes. Aussi un e terminal précédé d'une voyelle compte comme une syllabe à part entière. Par conséquence, les E de poésiE, viE, inconnuE, comptent.
Durant le Moyen Age jusqu'au début de la Renaissance, on trouve donc dans les poèmes :
"Du cueur n'est riens puis que plaisir ne laisse
Et que je perd la joyE de jennesse;"
(Alain Chartier, Complainte)
Mais je te priE bien qu'ayant fait bonne chère
(du Bellay)
Au moment de la Renaissance, la prononciation de ces e commence à se perdre. Elle semble désormais lourde et malvenue au sein du vers, tandis que sa prononciation se maintient à la fin du vers dans les rimes féminines (c'est la Pléiade qui imposa l'alternance des genres des rimes). On trouve alors de nombreux cas où ces e ne sont pas comptés au sein d'un vers alors que l'élision est impossible.
La pluiE nous a débués et lavés
(Villon, L'Epitaphe de Villon ou Ballade des pendus)
"... sa course vagabonde
Par un arrêt fatal s'est venuE perdre ici".
(du Bellay, sonnet XVI, les Antiquités de Rome)
Du Bellay est particulièrement irrégulier dans le comptage de ces e muets : le même mot, d'un poème à un autre de ses Regrets, compte ou non le E muet selon le besoin de syllabe. Malheureusement, ce décompte aléatoire perturbe la lecture du poème. L'anarchie qui règne alors concernant ces e muets amène Malherbe à édicter la règle suivante : un e muet terminal précédé d'une voyelle doit être élidé au sein d'un vers.
Désormais on pourra donc écrire dans un vers:
"une ruE étroite", "une viE austère", etc...
"AdoréE, adorable, une Heureuse, la Fée,"
(Verlaine, Amoureuse du Diable)
"Et tout esprit n'est pas composé d'une étoffe
Qui se trouve tailléE à faire un philosophe."
(Molière, Les Femmes savantes)
Mais on ne pourra plus écrire:
"la ruE de la paix", "la viE de Bohême"
Cette règle, qui est certes un pis-aller, est extrêment habile, car ces e muets interviennent dans les rimes féminines. S'ils ne comptaient pas, ils deviendraient des rimes masculines. De plus, l'hiatus provoqué par l'élision est l'un des rares cas où l'hiatus est accepté. Malherbe a donc édicté un ensemble de règles concernant l'hiatus et l'e muet tout à fait cohérent et remarquable.
Lorsque ces e muets sont suivis d'une consonne muette (viES, inconnuES), ils ne peuvent plus être élidés, ces mots ne peuvent plus être placés qu'à la rime en rime féminine, ils ne peuvent plus entrer au sein d'un vers.
"Ouvrez votre narine aux superbes nauséEs!
Trempez de poisons forts les cordes de vos cous!
Sur vos nuques d'enfants baissant ses mains croiséEs
Le Poète vous dit : "Ô lâches soyez fous !"
(Rimbaud, L'Orgie parisienne ou Paris se repeuple)
3-3 terminaisons des verbes en -Ent précédées d'une voyelle
Lorsque la terminaisons en -ent de la 3ème personne du pluriel d'un verbe est précédé d'une voyelle (ils prient, ils sourient), la nature de ce e est de deux sortes.
Si l'e existe à d'autres personnes du même verbe au même temps, l'e compte :
- j'éternuE, tu éternuEs, ils éternuEnt,
- je priE, tu priEs, ils priEnt,
- que je souriE, que tu souriEs, qu'ils souriEnt,
Dans ce cas, les deuxième personne du singulier (tu pries) et troisième personne du pluriel (ils prient), ne peuvent entrer dans un
vers qu'à la rime car l'élision du e (prononcé) est impossible. Les première et troisième personne du singulier (je prie, il prie), peuvent entrer dans le vers en élidant l'e, ou à la rime.
Dans tous les cas, la rime est féminine. Ces verbes sont généralement du premier groupe.
Si l'e n'apparait qu'à la troisième personne du pluriel, l'e ne compte pas :
- je souris, tu souris, ils souriEnt,
- je chantais, tu chantais, ils chantaiEnt.
Dans ce cas, la troisième personne du pluriel peut entrer telle quelle dans le corps du vers, sans élision car les e ne sont pas prononcés. A la rime, ce sont des rimes masculines. Ces e n'ont jamais été prononcés, ils ne sont employés que pour l'orthographe.
Note : l'exemple du verbe sourire montre que la terminaison -Ent est traitée différemment selon le temps de la conjugaison.
3-4 les e muets internes
Un e muet interne encadré de consonnes compte.
"Souvent sur la montagne, à l'ombre du vieux chène,
Au coucher du soleil, tristEment je m'assieds;"
(Alphonse de Lamartine, L'Isolement, Méditations poétiques)
Ces chants, de ma prison témoins harmonieux,
FEront à quelque amant des loisirs studieux
Chercher quelle fut cette belle :
La grâce décorait son front et ses discours,
Et, comme elle, craindront de voir finir leurs jours
Ceux qui les passEront près d’elle.
(André Chénier, La jeune captive)
De façon générale, un e muet interne précédé ou suivi d'une voyelle ne compte pas.
Les e muets internes des verbes du premier groupe au futur ne comptent pas :
"Et je priErai les dieux que dans cet entretien
Vous ayez assez d'heur pour n'en obtenir rien."
(Corneille, Sertorius)
"Et, quand je m'ennuiErai de ces farces impies,"
(Baudelaire, Bénédiction, Les Fleurs du Mal)
Dans les mots se terminant par -Ement précédé d'une voyelle comme gaiEment, éternuEment, aboiEment, continuEment, l'E ne compte pas.
L'e transformant un G et J ne compte pas (gEôle, rougEoiement).
L'E de féErie / féErique peut être traité de deux façons différentes :
- soit comme un deuxième é : "fé-é-ri-e"
- soit ne pas être compté
D'une main accoudée, heureuse en ta mollesse,
De l'haleine du soir tu fais ton éventail ;
La Lune glisse au bord des feuilles et caresse
D'un féerique baiser ta bouche de corail.
(Leconte de Lisle, Nurmahal, Poèmes Barbares)
4- Conclusion
Nous avons donc vu les deux principaux écueils rencontrés en prosodie : l'e muet et l'hiatus. Nous pouvons résumer l'ensemble des règles
ci-dessus en deux points :
- toutes les syllabes muettes comptent,
- l'hiatus externe direct est interdit.
A tous ceux qui voudraient réformer ces règles, je dirai ceci :
- l'ensemble des règles énoncées ci-dessus, formé par des générations de poètes autrement plus qualifiés que nous autres scribouillards du XXIème siècle, forme un tout cohérent et simple,
- ces règles sont un pis-aller, il est vrai, avec ses défauts, mais aussi et surtout ses qualités,
- elles font le lien entre les poètes du Moyen Age et nous, entre tous les poètes de la Francophonie,
- elles n'ont pas vocation de représenter le Français contemporain, mais bien de créer une langue intemporelle et universelle compréhensible par toutes les générations, en tous lieux,
- ces règles ont fait leurs preuves de Villon à Verlaine, elles n'ont jamais rebuté les vrais génies, serions nous moins souples et créatifs que nos ancêtres ?
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