Cet essai est en trois parties
Essai sur la rime (1/3)
Essai sur la rime
(2/3)
Essai sur la rime
(3/3)
Vous pourrez laisser vos commentaires à la fin du 3ème volet.
2.3.
Les consonnes
2.3.1.
Les consonnes dans la rime
La voyelle autour de laquelle s’articule un rimant peut être encadrée à gauche ou à droite de consonnes. Pour qu’il y
ait rime, les consonnes suivant la voyelle masculine doivent être identiques :
- « marbre » et « arbre » forment une rime en [arbre],
- « marbre » et « sabre » ne forment pas de rime, il manque un r à sabre, c'est une assonance.
Ces consonnes doivent être dans le même ordre : ainsi « simulacre » et « marque »
ne riment-ils pas, car les sons [r] et [q] n’y sont pas dans le même ordre : « simulacre » rime avec « nacre ».
La consonne à gauche de la voyelle masculine est appelée consonne d’appui,
elle joue un rôle majeur dans la richesse de la rime, comme nous le verrons plus loin. Dans le quatrain suivant les rimes en [resse] et en [ré] ont toutes les deux [r] en consonne
d’appui :
« Son teint est pâle et chaud ; la brune enchanteresse
A dans le cou des airs noblement maniérés ;
Grande et svelte en marchant comme une chasseresse,
Son sourire est tranquille et ses yeux assurés. »
(Baudelaire, Les Fleurs du Mal, A une dame créole)
2.3.2.
Richesse de la rime
Dans une rime assonante ou assonance, les consonnes finales du rimant diffèrent d'un
rimot à l'autre. La rime assonante est l'ancêtre de la rime, elle est utilisée par exemple dans les chansons de geste comme La chanson de Roland :
« Seignurs barons, »dist li emperere Carles,
« Li reis Marsilie m'ad tramis ses messages;
De sun aveir me voelt duner grant masse,
Urs e leuns e veltres caeignables,
Set cenz cameilz e mil hosturs muables,
Quatre cenz mulz cargez del ór d'Arabe,
Avoec iço plus de cinquante care;
Mais il me mandet que en France m'en alge:
Il me sivrat ad Aís, a mun estage,
Si recevrat la nostre lei plus salve;
Chrestiens ert, de mei tendrat ses marches;
Mais jo ne sai quels en est sis curages. »
Dient Franceis: « Il nus i cuvent guarde! »
(La Chanson de Roland, Laisse XIII)
La chanson use et abuse encore de la rime assonante, surtout lorsque les consonnes finales sont proches :
« Au mois de septembre,
Le mois le plus tendre »
(Claude Nougaro, Île de Ré)
« Je revois ton pavé, Ô ma cité gasconne (...)
Est-ce l'Espagne en toi qui pousse un peu sa corne »
(Claude Nougaro, Toulouse)
« A sa façon de nous app’ler ses gosses (…)
C’était chez ell’ que notre argent de poche »
(Michel Delpech, Chez Laurette)
En poésie l’assonance a sa place dans le vers, non à la rime, ceci depuis la fin du Moyen
Âge.
« Et je hais toujours la femme jolie,
La rime assonante et l'ami prudent. »
(Verlaine, Poèmes saturniens, Résignation)
La richesse de la rime dépend de l'encadrement en consonnes de la voyelle masculine du rimant. Si l'on note
V une voyelle ou une diphtongue, C une consonne ou un ensemble de consonnes, et (e) l'éventuel e des rimes féminines, alors, selon la définition classique de la
richesse de la rime, jusqu'à la fin du XVIIIème siècle :
- rime pauvre [V(e)], pas de consonne :
- rime vocalique : « venu(e) / perdu(e) », rime en [u(e)]
- rime suffisante [CV(e)] ou [VC(e)], consonne d'appui ou consonne finale :
- rime vocalique (consonne d'appui) : « venu(e)/ charnu(e) », rime en
[nu(e)]
- rime consonantique (consonne finale) : « banal(e) / rival(e) », rime en
[al(e)]
- rime riche [CVC(e)], consonne d'appui et consonne finale :
- rime consonantique : « banal(e) / final(e) », rime en [nal(e)]
Au XIXème siècle, les Romantiques considèreront que toute rime comportant une consonne d'appui est riche. Si
nous reprenons les exemples ci-dessus selon la définition romantique de la richesse de la rime :
- rime pauvre [V(e)] ou [VC(e)] : pas de consonne d’appui,
« venu(e) / perdu(e) », rime en [u(e)]
« banal(e) / rival(e) », rime en [al(e)]
- rime riche [CV(e)] ou [CVC(e)] : consonne d’appui,
« venu(e)/ charnu(e) », rime en [nu(e)]
« banal(e) / final(e) », rime en [nal(e)]
La notion de rime suffisante disparaît. En ce qui concerne la richesse de la rime, les romantiques sont donc bien
plus exigeants que les classiques : pour un classique, pour qu’il y ait rime, il faut une voyelle et une consonne communes, pour un romantique, il faut une voyelle et la consonne
d’appui.
La rime riche romantique, est définie par Banville dans son traité en 1872, c’est-à-dire bien après la grande période du
Romantisme. Ce système n’a pas vraiment été appliqué, la rime « pauvre » consonantique est légion chez les grands romantiques, comme dans ce poème de 1842 :
« Il faut que le poëte, épris d'ombre et d'azur,
Esprit doux et splendide, au rayonnement pur,
Qui marche devant tous, éclairant ceux qui doutent,
Chanteur mystérieux qu'en tressaillant écoutent
Les femmes, les songeurs, les sages, les amants,
Devienne formidable à de certains moments.
Parfois, lorsqu'on se met à rêver sur son livre,
Où tout berce, éblouit, calme, caresse, enivre,
Où l'âme, à chaque pas, trouve à faire son miel,
Où les coins les plus noirs ont des lueurs du ciel; »
(Victor Hugo, Les Contemplations, Il faut que le poëte, épris d'ombre et d'azur,)
Même s’il est toujours profitable de chercher une consonne d’appui, la rime suffisante selon les classiques est
largement acceptable pour l’oreille. Quel que soit la référence, classique ou romantique, la rime pauvre reste à éviter. La rime riche est toujours un plus.
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Note 1 : Le V représente une voyelle ou une diphtongue : « proie / il ploie », « fruit / nuit »
sont des rimes pauvres avec respectivement V = [oi] et V = [ui] ; « mois / émois » est une rime suffisante avec V = [oi] de même que « huile / tuile » avec V = [ui] ;
« toile / étoile » est riche avec V = [oi].
Note 2 : La semi-consonne [y], ou yod en phonétique, du nom d'une lettre de l'alphabet hébreu, transcrite par
la lettre {y} peut être considérée comme une consonne d'appui à part entière : la rime « effrayant / croyant » est considérée comme suffisante en [yan] avec V = [an] et
« rayure / revoyure » comme riche en [yur'] avec V = [u].
En théorie, une rime « croyance / connaissance » est suffisante en [ans]. Ce type d'accouplement est néanmoins
extrêmement rare et évité par les grands auteurs, ce qui s’explique, puisque le [yan] peut aussi être considéré comme une diphtongue qui ne rime pas avec la voyelle [an].
Note 3 : Le C représente une consonne ou un groupe de consonnes : la rime « arbre / marbre » est
suffisante consonantique avec C = [rbr].
Note 4 : Lorsqu'un groupe de consonnes d'appui se termine par les lettres l ou r, il n'est pas obligatoire que les
consonnes précédentes soient identiques : la rime « cobras / madras » peut être considérée comme suffisante en [ra], « faiblesse / souplesse » comme riche en [lès'].
Néanmoins, les rimes « bras / cobras » suffisante en [bra] et « faiblesse / diablesse » riche en [blès'] leur sont préférables.
2.3.3.
La rime pauvre
Qu’il adopte le référentiel classique ou romantique pour définir la richesse de la rime, tout bon poète aura à cœur d'éviter les rimes pauvres ; après tout, la rime est affaire de sonorité : plus elle comporte de sons, meilleure elle est. On
notera que la rime vocalique sans consonne d'appui (comme « venu(e) / perdu(e) ») est pauvre aussi bien chez les Classiques que chez les Romantiques, et que les uns comme les autres
l’évitent. Elle constitue la frontière floue entre l’assonance et la rime. Pour certains théoriciens, la rime nécessite une voyelle ET une consonne, ce qui relègue la rime vocalique sans consonne
d’appui au rang d’assonance. A noter qu'au Moyen Âge et à la Renaissance, la rime pauvre vocalique était appelée « rime goret », par opposition à la rime riche avec consonne d'appui appelée
« rime léonine », c'est dire en quelle estime est tenue la rime pauvre chez les poètes
de toutes les époques.
La rime pauvre est toutefois tolérée lorsque l'un des deux mots à la rime est monosyllabique (étendue /
rue). Dans un tel cas, les consonnes d'appui devraient cependant être les plus proches possible (chanceux / feux).
« Rime, écho qui prends la voix
Du hautbois
(...)
Sur ma lyre, l’autre fois,
Dans un bois, »
(Charles Augustin Sainte Beuve, Vie, Poésies et pensées de Joseph Delorme, A la rime)
En l'absence d'une consonne d'appui, l'enrichissement peut être obtenu par une liaison :
« La nature ou l’amour parle pour chacun d’eux,
Et la loi du devoir m’attache à tous les deux. »
(Pierre Corneille, Horace, Acte III, scène 1)
« Fauvette des roseaux,
Fais ton nid sur les eaux. »
(Victor Hugo, Les quatre vents de l'esprit, Chanson d'autrefois)
« Si Corneille en trouvait un blotti dans son vers,
Il le gardait, trop grand pour dire: Qu'il s'en aille;
Et Voltaire criait: Corneille s'encanaille ! »
(Victor Hugo, Les Contemplations, Réponse à un acte d'accusation)
« C'était, dans la nuit brune,
Sur le clocher jauni,
La lune
Comme un point sur un i. »
(Alfred de Musset, Ballade à la Lune)
2.3.4.
Rimes enrichies et rimes millionnaires
Si la rime implique également l'avant-dernière syllabe d'une rime masculine (« mouillé / dépouillé », « rival
/ ogival ») - soit deux syllabes -, ou l'antépénultième d'une rime féminine (« venue / tenue », « ravale / cavale ») - soit trois syllabes -, la rime est dite
rime enrichie. Ce type de rime doit rester une rareté, c'est un gaspillage de syllabes,
et souvent une facilité comme « saison / oraison / raison / maison » ou « tenue / venue ».
Toutefois, dans le cas où les syllabes constituant le rimant ne comportent aucune consonne, la rime enrichie devient
une obligation, une diérèse à la rime étant préférable à une rime pauvre. Par exemple, un mot comme « ébahi » rimera avec « trahi ».
« Le Poète est semblable au prince des nuées
Qui hante la tempête et se rit de l’archer ;
Exilé sur le sol au milieu des huées,
Ses ailes de géant l’empêchent de marcher. »
(Charles Baudelaire, Les Fleurs du Mal, l’Albatros)
On remarquera également la rime enrichie archer/marcher.
« L'enfant chantait; la mère au lit exténuée,
Agonisait, beau front dans l'ombre se penchant;
La mort au-dessus d'elle errait dans la nuée;
Et j'écoutais ce râle, et j'entendais ce chant. »
(Victor Hugo, Les Contemplations, L’Enfance)
Ceci s’applique donc aux rimes vocaliques. Dans le cas de rimes consonantiques, il peut y avoir d’un côté une consonne
d’appui et de l’autre une voyelle :
« Une humble marguerite, éclose au bord d'un champ,
Sur un mur gris, croulant parmi l'avoine folle,
Blanche épanouissait sa candide auréole; »
(Victor Hugo, Les Contemplations, Unité)
Deux vers dont l'homophonie porte sur l'ensemble de leurs syllabes, de la première à la dernière, sont dits vers holorimes ou rime millionnaire. Deux exemples des plus connus (voir également wikipédia) :
« Par les bois du Djinn, où s'entasse de l'effroi
Parle et bois du gin ou cent tasses de lait froid. »
(Alphonse Allais)
« Gall, amant de la reine, alla, tour magnanime,
Galamment de l'arène à la tour Magne, à Nîmes. »
(Marc Monnier)
Ceci relève, comme la rime enrichie, de la contrainte sans autre intérêt que l'amusement.
2.3.5.
Pureté de la rime - règles d’équivalences des consonnes finales muettes
A travers les âges et les étendues du monde francophone, la prononciation des consonnes en fin de mot a toujours posé
problème : certaines sont prononcées à une époque, à la suivante ne le sont plus, puis un siècle plus tard sont de nouveau prononcées ; nous pouvons constater, de nos jours, la
prononciation du « s » de « moins », dans le sud de la France, l’hésitation sur le « l » de « nombril », etc. Les règles classiques données ci-dessous
proposent donc une solution visant à aplanir les difficultés.
Un mot ne possédant pas de consonne finale muette ne peut rimer avec un mot
possédant une consonne finale muette : « il vida » et « mandat » ne riment pas. Ceci s’applique aux voyelles
nasales : « plan » ne rime pas avec « plant ».
Une rime n'est correcte que si elle répond aux équivalences suivantes sur sa dernière
consonne non prononcée :
1- [c], [g], [k], [q] : « franc » et « rang »,
2- [d], [t] : « flamand » et « aimant », « sert » et perd »,
3- [m], [n] : « faim » et « fin », « parfum » et « embrun »,
4- [s], [x] : « épris » et « prix », « épais » et « paix »,
5- [s], [z] : « vissés » et « assez », « dragués » et « endiguez ».
Le {l} n’a pas d’équivalence, un mot se terminant par cette consonne doit donc rimer avec un autre mot
terminant par la même consonne : « nombril », selon que le l final de ce mot est prononcé ou non, ne rimera qu'avec des mots comme « fil » ou « fusil ».
Le {r} n’a pas d’équivalence, un mot se terminant par cette consonne doit donc rimer avec un autre mot
terminant par la même consonne : « chanter » et « gratter ». On trouve parfois des poèmes faisant rimer {er} « chanter » et {é} « planté » (chez La
Fontaine, Banville, Baudelaire) : cette rime est impure. La terminaison sonore [é] est extrêmement répandue en Français, sous les deux orthographes {é} et {er} : faire rimer les deux
orthographes est donc extrêmement facile, facilité que tout bon poète se doit d’éviter.
Les terminaisons en {nt} des verbes à la troisième personne du pluriel n’ont pas d’équivalence et ne peuvent donc
rimer qu’entre elles : « ils aiment » rime avec « qu’ils sèment », mais pas avec « thème » ou « blêmes ».
Une rime qui ne respecte pas l'équivalence des consonnes finales est
dite rime impure. Les rimes impures ne sont pas acceptables.
Ces équivalences n’ont rien d’arbitraire : elles sont issues des temps où toutes ces consonnes étaient encore
prononcées. De nos jours encore, ces équivalences se révèlent dans les liaisons effectuées lors de la lecture des vers.
L’équivalence de [c] et [g] est a priori improbable. Il s’agit pourtant de deux consonnes prévélaires assez proches. Baïf,
qui voulut réformer l’orthographe à la Renaissance et écrire phonétiquement les mots, nous révèle qu’au XVIème siècle le mot « secret » se prononce « segret ». De nos jours
encore, la ville de « Bourg – en – Bresse » dans l’Ain (France), se prononce « Bour Ken Bresse », abrégé en « BourK » ; de même « second » se
prononce-t-il encore [segon]. Ainsi, dans la Marseillaise devrions-nous prononcer « Qu’un sang impur » comme « Qu’un sang Kimpur ».
L’équivalence entre [t] et [d] est plus évidente. Ce sont deux consonnes dento-alvéolaires. Dans une liaison, le [d] se
prononce [t] : « un grand homme » se prononce « un grand Tomme », un « pied-à-terre » se prononce « un pied Tà terre ».
Ces équivalences ne sont valables que pour les consonnes muettes finales. Elles n’entrent en aucun cas dans
la richesse d’une rime. Aussi des rimes telles que « instant / intendant » ou « romain / nain » sont-elles pauvres, malgré des consonnes d’appui proches [t] / [d] et [m] /
[n].
2.3.6.
Rimes singulières et rimes plurielles
Les mots « peau » et « pot », « mot » et « maux » ne riment donc pas, ces rimes
seraient impures. Mais les deux dernières règles d’équivalences nous offrent une solution : la rime plurielle.
On appelle :
- rime plurielle une rime dont les rimots se terminent par les lettres s, x
et z (succès, nez, paix, chiens, chevaux, crépuscules, cils, tu chantes, nous chantons, vous chantez),
- rime singulière les autres (chien, chat, cheval, vie, il prend, je
chante, ils chantent).
Cette distinction est indépendante du genre du rimot, ainsi :
- un « succès », un « nez » et une « paix » grammaticalement au singulier sont des rimots
pluriels,
- des mots tels que des « abats jour », des « œils de bœuf », grammaticalement au pluriel sont des rimots
singuliers.
Les rimes plurielles ne riment qu'avec les rimes plurielles, et les rimes singulières avec les rimes
singulières. En conséquence, « mot » et « maux » ne riment pas.
La rime plurielle permet de faire rimer des mots dont la rime serait impure au
singulier. Si « peau » et « pot » ne riment pas, en revanche « peaux » et « pots » riment, de même, pour l'exemple précédent, que « mots » et
« maux ».
« D’un incurable amour remèdes impuissants !
En vain sur les autels ma main brûlait l’encens ! »
(Jean Racine, Phèdre, Acte I, scène 3)
Il existe cependant une exception : même au pluriel, les mots en {és} comme « amenés » et les mots en
{ers} comme « dîners » ne riment pas. Les mots en {ers} ne riment donc qu'avec eux-mêmes. Etant donné les nombreuses possibilités de faire rimer avec des orthographes
identiques des rimots en [zé], Baudelaire a tort de faire rimer les orthographes {sés} et {sers} :
« Pour engloutir mes sanglots apaisés
Rien ne me vaut l'abîme de ta couche ;
L'oubli puissant habite sur ta bouche,
Et le Léthé coule dans tes baisers. »
(Charles Baudelaire, Les Fleurs du Mal, Le Léthé)
2.3.7.
Exceptions romantiques à la pureté de la rime
Selon les règles d’équivalence, le mot « sang » au singulier, par exemple, ne devrait rimer qu’avec « étang »,
« rang », « blanc », « flanc », etc. Toutes ces rimes seraient pauvres d’un point de vue sonore.
« Et sans considérer aux dépens de quel sang
Leur vertu les élève en cet illustre rang, »
(Pierre Corneille, Horace, Acte III, scène 1)
Il se pose néanmoins la question de la prononciation à cette époque des consonnes finales aujourd’hui muettes (sanK /
ranK).
Dans de tels cas, et seulement dans de tels cas, les Romantiques ont permis de ne pas respecter les règles d’équivalence,
même si la rime plurielle peut aider à la rime : « sang » rime bien mieux avec « innocent ».
Exceptions romantiques à la pureté de la rime : lorsque les règles d'équivalences des
consonnes muettes finales ne produisent que des rimes pauvres, la rime impure, mais au minimum suffisante, est tolérée.
Ceci ne s’applique qu’aux rimes singulières : rimes singulières et plurielles ne riment pas ensemble pour les
classiques comme pour les romantiques.
« Ô vivants, ne blasphémons point.
Qu’importe à l’Incréé, qui, soulevant ses voiles,
Nous offre le grand ciel, les mondes, les étoiles,
Qu’une ombre lui montre le poing ? »
(Victor Hugo, Les Contemplations, Dolor)
« Rose, droite sur ses hanches,
Leva son beau bras tremblant
Pour prendre une mûre aux branches
Je ne vis pas son bras blanc. »
(Victor Hugo, Les Contemplations, Vieille Chanson du jeune temps)
« Dans tes jupons remplis de ton parfum
Ensevelir ma tête endolorie,
Et respirer, comme une fleur flétrie,
Le doux relent de mon amour défunt. »
(Baudelaire, Les Fleurs du Mal, Le Léthé)
« Moi, je buvais, crispé comme un extravagant,
Dans son oeil, ciel livide où germe l'ouragan,
La douceur qui fascine et le plaisir qui tue. »
(Baudelaire, Les Fleurs du Mal, A une passante)
« C'est l'Ennui! - L'oeil chargé d'un pleur involontaire,
Il rêve d'échafauds en fumant son houka.
Tu le connais, lecteur, ce monstre délicat,
Hypocrite lecteur, mon semblable, mon frère ! »
(Baudelaire, Les Fleurs du Mal, Au Lecteur)
2.4.
Rime pour l’œil
Il est certain que la majorités des lectures de poèmes ne se fait pas à voix haute. Le lecteur est le plus souvent seul avec
son livre, dans le confinement d’un fauteuil ou de son lit, et les sons ne se forment que dans sa tête. Ceci pour en arriver à un point capital : l’ouïe
n’est pas le seul sens mis en jeu dans la lecture d’un poème, il y a aussi la vue. Le poème est un objet visuel, autant que sonore, les preuves en sont nombreuses :
- majuscule en début de vers,
- poèmes acrostiches,
- retour à la ligne en fin de vers,
- découpage strophique des poèmes,
- poèmes à formes fixes (sonnets, ballades),
- calligrammes.
Autant de détails et de contraintes inutiles si le poème ne s’adressait qu’à l’ouïe.
Le principe de la rime pour l’œil consiste donc à appareiller des mots dont
les rimants ont des orthographes les plus proches possibles. La rime pour l’œil n’est en fait qu’un aboutissement des règles établies plus haut : rimes masculines et féminines, équivalence
des consonnes finales, rimes plurielles et singulières.
D'autre part, le plus sûr moyen de passer à travers les problèmes de prononciations évoqués à maintes reprises dans cet essai
n’est-il pas de se fier, malgré ses défauts, à l’orthographe ? Cela éviterait souvent de faire rimer des mots tels que « sonnet » et « né », « pomme » et
« paume » que certaines prononciations locales peuvent faussement assimiler.
En respectant le principe de la rime pour l’œil, Hugo aurait pu éviter cette rime très insatisfaisante, tant du point de vue
sonore que du point de vue visuel :
« Les yeux sur la nature et sur l'art, l'idi-ome,
Peuple et noblesse, était l'image du royaume ; »
(Victor Hugo, Les Contemplations, Réponse à un acte d’accusation)
Ce principe a, bien entendu, des limites et, pour détendre cet exposé austère, je citerai l’excellent Alphonse Allais qui
poussa le principe de la rime pour l’œil dans ses derniers retranchements :
« Rimes riches à l'oeil
Etonnant le jury par sa science en dolmens
Le champion de footing du collège de Mens,
Gars aux vaillants mollets, durs tel l'acier de Siemens,
A passé l'autre jour de brillants examens,
Que je sois foudroyé sur l'heure, si je mens !
In corpore sano, vive Dieu ! sana mens.
PS J'entends murmurer quelques personnes dans l'assistance et prétendre que sur ces six vers, pas un ne rime. Ne vous ai-je
point prévenu que ce petit poème était dû à M. Xavier Roux, le poète sourd-muet de Grenoble ? En matière de rimes, les sourds, comme l'indique leur nom, ne connaissent que d'ophtalmiques
satisfactions. »
3. Rimes interdites ou à éviter
3.1.
Défectuosité de la rime
Lorsque les mots formant rime ont la même origine étymologique, la rime est dite rime
défectueuse. Les rimes défectueuses ne sont pas acceptables. Les rimes suivantes sont donc défectueuses :
- mots ayant la même étymologie : « train / train-train / entrain », « fort / effort / confort /
réconfort », « temps / printemps / longtemps », « fait / parfait / défait / surfait / effet »
- mots de même famille : « flamme / il s'enflamme »
- mots composés : « manteau / porte-manteau »
- antonymes : « bonheur / malheur », « espoir / désespoir »
- mots dérivés : « polygone / hexagone / octogone », « mobile / hippomobile / automobile »,
« prendre / surprendre / comprendre / méprendre », « (dire / maudire / prédire / interdire », « il clame / il réclame / il acclame »
On trouve, hélas ! même chez Hugo :
« Dès que je suis assis, les voilà tous qui viennent.
C'est qu'ils savent que j'ai leurs goûts; ils se souviennent (…) »
(Victor Hugo, Les Contemplations, La Vie aux champs)
De même la rime identique qui consiste à faire rimer un mot avec lui-même
est formellement interdite.
Note : Les poètes du Moyen Age ne se privaient pas de pratiquer ce genre de rime. L'effet en est cependant assez désastreux,
et marque souvent un manque de vocabulaire et d'imagination certain de l'auteur. Ces rimes sont discréditées depuis la Renaissance. On trouvera leur proscription notamment au Livre II, chapitre VII de la défense et illustration
de la langue française de du Bellay :
« Quand je dis que la rime doit être riche, je n’entends qu’elle soit contrainte et semblable à celle d’aucuns, qui
pensent avoir fait un grand chef-d’oeuvre en français quand ils ont rimé un imminent et un éminent, un miséricordieusement et un mélodieusement, et autres de semblable farine, encore qu’il n’y
ait sens ou raison qui vaille (...). Ces équivoques donc et ces simples, rimés avec leurs composés, comme un baisser et abaisser, s’ils ne changent ou augmentent grandement la
signification de leurs simples, me soient chassés bien loin (...). »
Néanmoins ce genre de rime, à toutes les époques, est souvent utilisé dans les poèmes comiques. L'un des exemples les plus
connus en est le poème Le Mot et la Chose de l'abbé
Gabriel-Charles de Lattaignant.
3.2.
Terminaisons à éviter
Les mots en [tion] (ration, émotion, potion...) doivent être évités à la rime, non seulement à cause du
désagrément sonore de la diérèse, mais également par leur grand nombre dans la langue Française qui les rendent trop faciles.
Les terminaisons en [é], (noms communs : beauté, santé, vérité ; adjectifs et participes
passés : mangé, chanté, aimé et verbes à l’infinitif : coucher, vider, ramener) sont extrêmement nombreuses également en Français. Sans être interdites, le poète veillera à ne pas en
placer trop souvent à la rime.
Ces facilités doivent être évitée, il ne s'agit pas à proprement parler de rimes défectueuses, mais elles s'y
apparentent.
Il est d’ailleurs strictement interdit de faire rimer deux adverbes en {ment}, qui est l’une des catégories
grammaticales les plus fournies, et serait donc des plus faciles, mais aussi des plus disgracieuses à la rime. Molière s'est bien moqué de ce genre de rime dans les célèbres « Femmes
savantes » (acte III, scène 2) :
Trissotin commence la lecture de son dernier sonnet, Bélise, Armande et Philaminte le commentent au fur et à mesure
« TRISSOTIN
Sonnet, à la Princesse Uranie
sur sa fièvre.
Votre prudence est endormie,
De traiter magnifiquement,
Et de loger superbement
Votre plus cruelle ennemie.
BÉLISE
Ah le joli début !
ARMANDE
Qu'il
a le tour galant !
PHILAMINTE
Lui seul des vers aisés possède le talent !
ARMANDE
À prudence endormie il faut rendre les armes.
BÉLISE
Loger son ennemie est pour moi plein de charmes.
PHILAMINTE
J'aime superbement et magnifiquement;
Ces deux adverbes joints font admirablement. »
Il faut, bien entendu, comprendre ces exclamations des femmes savantes comme de véritables preuves de mauvais goût, cette
scène étant une dénonciation des travers littéraires de l'époque (la préciosité entre autres). On se rapportera également à l'extrait de La défense et illustration de la langue française du
Bellay cité au paragraphe précédent.
Les terminaisons en [ra] des verbes au futur de l’indicatif doivent également être évitées à la rime. Ces
vers relèvent du vers de mirliton, de mauvaise facture.
3.3.
Rimes faciles
Certaines rimes faciles, voire éculées, qui s'appellent naturellement, doivent être évitées :
- amours / toujours, amour / jour,
- poème / aime,
- mots / maux,
- âme / femme,
- mer / amer,
- etc...
3.4.
Rimes équivoques
Les rimes basées sur de jeux de mots sont également à éviter hors de tout contexte comique. L'exemple le plus connu en est la
Petite Epître au Roi de Clément Marot (épître
VII).
3.5.
Rimes locales - rime normande
Il arrive que pour rimer, certains poètes utilisent des prononciations anciennes ou locales. Ces rimes sont appelées rimes
locales. Les vers suivants sont des exemples typiques de rimes normandes :
« Elle était donc couchée et se laissait aimer,
Et du haut du divan elle souriait d'aise
A mon amour profond et doux comme la mer,
Qui vers elle montait comme vers sa falaise. »
(Baudelaire, Les Fleurs du Mal, Les Bijoux)
« Il est amer et doux, pendant les nuits d'hiver,
D'écouter, près du feu qui palpite et qui fume,
Les souvenirs lointains lentement s'élever
Au bruit des carillons qui chantent dans la brume. »
(Baudelaire, Les Fleurs du Mal, La Cloche fêlée)
L’explication remonterait à une lointaine époque où le [r] des infinitifs des verbes du premier groupe était
encore prononcé. De nos jours cependant, en Normandie, c’est plutôt le [r] des noms communs qui n’est plus prononcé, et les terminaisons en [èr] deviennent des [é] : « mé » pour
« mer », « hivé », pour « hiver » (cela était vrai dès le XIXème siècle d’après Maupassant).
D'autres particularités font parfois assimiler le son [è] « sonnet » et le son [é]
« sonné », ou le son [ô] « gauche » et le son [o] « moche » (en Franche-Comté notamment). Ces assimilations sont encore considérées comme abusives, et les rimes qui
en découlent sont donc fausses. Cette rime de Théophile Gautier est fausse :
« L'un d'une chevelure noire,
Par un sourire encouragé,
A pris une boucle que moire
Un reflet bleu d'aile de geai. »
(Théophile Gautier, Emaux et camées, Diamant du cœur)
Selon les dictionnaires de rimes Larousse et Robert, « geai » se prononce [gè]. A contrario, Maurice
Rollinat rime correctement dans son rondel :
« En regardant sauter les
geais
Sur les hautes branches d’un chêne,
Délivré du spleen qui m’enchaîne.
Béatement je m’allongeais.
Oh ! comme alors je me plongeais
Dans la quiétude sereine,
En regardant sauter les geais
Sur les hautes branches d’un chêne !
Et, sans traiter un des sujets
Dont j’avais la cervelle pleine,
J’attendais que la nuit d’ébène
Eût effacé tous les objets,
En regardant sauter les geais. »
(Maurice Rollinat, Dans les brandes, XXXIV La Sieste)
Il va sans dire que les rimes locales ne sont pas acceptables. Le
Français « standard » reste celui de la région parisienne, de « l’Île de France ». C’est cette référence qui est prise dans les dictionnaires et encyclopédies.
3.6.
Consonnes prononcées et consonnes muettes
On trouve en lisant des Classiques des mots pour lesquels les consonnes finales sont muettes rimant avec des mots dans
lesquels ces consonnes sont sonores :
« BERENICE
Tout est prêt. On m’attend. Ne suivez point mes pas.
(à Titus)
Pour la dernière fois, adieu, Seigneur.
ANTIOCHUS
Hélas
! »
(Jean Racine, Bérénice, Acte V, scène dernière)
A l’époque classique, au XVIIème siècle donc, la consonne finale est encore prononcée, aussi cette rime était-elle
acceptable. Il va sans dire que ce n’est plus le cas de nos jours. Pourtant, on trouve encore en plein XIXème siècle :
« Agrafe, autour des seins nus
De Vénus, »
(Charles Augustin Sainte Beuve, Vie, Poésies et pensées de Joseph Delorme, A la rime)
« Ses cheveux dorés aux flots embellis
Roulent sans guirlande et sans bandelettes ;
Tout son corps charmant brille comme un lys
Dans les violettes. »
(Charles-Marie Leconte de Lisle, Poèmes antiques, Médailles antiques, I)
Ces rimes accouplant une consonne finale sonore à la même consonne muette sont
inacceptables.
Le début
Essai sur la rime (1/3)
La suite
Essai sur la rime
(3/3)
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