Présentation

A lire

Si vous ne deviez me lire qu'une seule fois
Le Palais des Muses (I à XIII)
épopée satirique en 12 chants et demi de tierces rimes
(utilisez précédent et suivant en bas de page pour parcourir les poèmes)

Communauté Castalie

Castalie : fontaine située au pied du Mont Parnasse en Grèce, considérée par les Anciens, avec l'Hippocrène sur le Mont Hélicon, comme une source d'inspiration pour les poètes.

Vous qui aimez la belle poésie où la forme est toute aussi importante que le fond, vous qui cherchez de l'aide sur les règles séculaires, bienvenue dans la communauté Castalie !
Conditions nécessaires et suffisantes : accepter la critique, savoir discuter et argumenter, effectuer des corrections.


Inscription à Castalie

La forme

Parce que la forme est contraignante, l'idée jaillit plus intense.
(
Baudelaire - Lettre à Armand Fraisse du 18 février 1860)
L'art nait de contrainte, vit de lutte et meurt de liberté.
(André Gide - L'Evolution du théâtre)

L'art est toujours le résultat d'une contrainte.
Croire
qu'il s'élève d'autant plus haut qu'il est plus libre,
c'est croire que ce qui retient le cerf-volant de monter,
c'est sa corde.
(André Gide - Nouveaux Prétextes)
Point de contraintes fausses !
Mais que pour marcher droit
   Tu chausses,
Muse, un cothurne étroit.
(Théophile Gautier - L'Art)

Le correcteur

Sur tout nous convient avoir quelque savant et fidèle compagnon, ou un ami bien familier,

voire trois ou quatre, qui veuillent et puissent connaître nos fautes,

et ne craignent point blesser notre papier avec les ongles.
(Joachim du Bellay, Défense et illustration de la langue française, chapitre XI)

Craignez-vous pour vos vers la censure publique,
Soyez-vous à vous-même un sévère critique :
L'ignorance toujours
est prête à s'admirer.
Faites-vous des amis prompts à vous censurer ;
Qu'ils soient de vos écrits les confidents sincères,
Et de tous vos défauts les zélés adversaires :
Dépouillez devant eux l'arrogance d'auteur.
Mais sachez de l'ami discerner le flatteur :
Tel vous semble applaudir, qui vous raille et vous joue.
Aimez qu'on vous conseille, et non pas qu'on vous loue.

(Nicolas Boileau, Art Poétique, Chant I-182)

L'ego scriptor

Je est un autre.
(Arthur Rimbaud - Lettre à Paul Demeny du 15 mai 1871)
Samedi 7 janvier 2012 6 07 /01 /Jan /2012 11:32

Tu te cambres sur moi,

Seins dressés vers la Lampe

Qui dessine sur toi

Comme une Ombre qui rampe

À chaque Mouvement,

Chaque Gémissement.

 

Les miennes sur tes Hanches,

Tes Mains sur mes Genoux,

Si quelquefois tu flanches

Je te ramène à nous

D'une puissante Étreinte,

Pour un peu je t'éreinte.

 

Mon Sexe distendu,

Ruisselant de Salive,

Dans ton Sexe fendu

Comme un Porche en Ogive,

Je suis devenu Clé

De ton Ventre musclé

 

Qui va, qui vient, qui plisse,

S'arque, se tend, se tord,

Glisse et sera Complice

De ma petite Mort ;

Car tout soudain j'explose

Dans ta Vulve qui glose.

 

Tu râles et souris,

La Tête ébouriffée ;

Moi, comme un Malappris,

Je la garde étouffée

Ma Clameur, je suis fier.

Mais déjà c'était hier.

 

Un nouveau Jour commence,

Dormons jusqu'au Matin ;

Une Torpeur immense

Peu à peu nous atteint.

Dans les Draps qui témoignent,

Les Rêves nous éloignent.

 

 


 

Fantasme I

Fantasme II - la Terre promise

Fantasme III

 

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Dimanche 18 décembre 2011 7 18 /12 /Déc /2011 11:25

Toute réminiscence des arts poétiques de

Horace, du Bellay, Boileau, Hugo, Gautier, Banville, Verlaine, Aragon, Ferré

voulue et assumée.

 

 

 

À qui voudrait tenter sa Chance,

Je donne ma Leçon d'Errance :

Me voici Poète saigné,

Le Sabre au Clair Porteur de Lyre,

L'Amant de la Muse imprégné

De son sempiternel Délire ;

 

Me voici l'Esclave du Vers

Contraint par son Rythme Univers ;

Pleure, Toi qui te pensais Maître,

Ta Phrase s'encourt et s'enfuit,

Elle ne viendra se soumettre

Que si ta Plume la poursuit.

 

Faudrait-il, pour que je la voie

Sur Ordre accourir par la Voie

Qui la couche sur le Papier,

Comme une Chienne toujours prête,

Briser dans un Sabot son Pied,

Pauvre Cendrillon d'Opérette ?

 

Que le Mot te soit Souverain

Et la Langue un Tyran sans Frein.

Sans Pitié pour un Vers trop souple,

Sois plus féroce qu'un grand Chat

Envers celui qui mène au Couple

Une Rime comme un Crachat.

 

Chérir le Fond, mais dans la Forme,

Cueillir l'Idée, oui, dans la Norme,

Dans la Mesure d'un Ronsard,

D'un Hugo, même d'un Verlaine ;

Que chaque Syllabe avec Art

Charme l'Oreille à perdre Haleine.

 

« Elle est vieille et bave ses Dents,

Ta Muse » disent les Ardents

Du Vers boîteux qui se croit libre.

Ô vous qui cherchez le Nouveau

Dans l'Aphte en vous branlant le Chibre,

La Beauté miroite au Cerveau.

 

Le Cœur est l'innocente Excuse

À la Bêtise qui vous fuse ;

Vingt fois lissez et polissez

Vos éprouvantes Logorrhées,

Et ne soyez jamais assez

Durs pour vos Fautes « inspirées ».

 

Par qui, par quoi, quel Esprit gourd,

Par quel Dieu fainéant et sourd,

Ces Élucubrations verbeuses,

Sans Ponctuations, sans Efforts,

Qui vont sous les Plaines herbeuses

Retourner les Poètes morts ?

 

La Muse nue est un Squelette,

Une vulgaire Pipelette

Qui se vend au premier Venu :

Poésie, un Mot qui boursoufle !

Lecteur, ne sois pas ingénu :

Donne-lui du Corps et du Souffle.

 

Tourne ses Hanches, et ses Seins,

Chantourne-les à tes Desseins ;

Peaufine sa Chair ferme et douce ;

Un frais Parfum de Nénuphar

Pour son Cou ; pour ses Yeux de Rousse

Formule et prépare le Fard.

 

La Muse n'est habituée

À s'élever dans la Nuée

Qu'en fines Robes de Satin.

Offre, pour un Sourire d'elle,

Offre à la lyrique Putain

Le Corset qui la rendra belle :

 

De la Musique, et puis du Son

Voltigeant au Cheval d'Arçon.

Comme une Abeille en son Royaume

Qu'elle danse et vibre dans l'Air,

Mais dans le Respect de l'Idiome !

Folle, que ton Verbe soit clair !

 

Grammaire, Orthographe et Syntaxe,

Qu'elles te restent comme un Axe,

Comme des Guides dans ton Poing,

De l'Ouverture Majuscule

Jusqu'au Final du dernier Point,

Par les Soupirs de la Virgule

 

- Quels Poumons peuvent proférer

Ces Tirades sans respirer ?

Ne donne à ta charmante Idiote

Ni ces Adjectifs sirupeux,

Ni cette Tournure vieillote

Que prisent les Pédants pompeux,

 

Mais la Langue simple et vivante,

Ni libertine, ni savante,

Que dit la Maîtresse à l'Amant :

Quelques Mots au creux de l'Oreille

Qui disent tout un Sentiment,

Et c'est le Cœur qui s'émerveille !

 

La Tête saine et le Corps sain,

Voilà, j'ai fini le Dessin

D'une très raisonnable Muse.

Mais j'avoue avoir emprunté

Quelques Traits, et cela m'amuse,

À la Voisine d'à Côté.

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Dimanche 4 décembre 2011 7 04 /12 /Déc /2011 21:02

Cet essai est en trois parties

Essai sur la rime (1/3)

Essai sur la rime (2/3)

Essai sur la rime (3/3)

 

  

4. Usage de la rime

 

4.1.             Les catégories grammaticales

 

Considérons une longue tirade classique :

 

« PHEDRE

Mon mal vient de plus loin. À peine au fils d’Égée

Sous les lois de l’hymen je m’étais engagée,

Mon repos, mon bonheur semblait être affermi ;

Athènes me montra mon superbe ennemi :

Je le vis, je rougis, je pâlis à sa vue ;

Un trouble s’éleva dans mon âme éperdue ;

Mes yeux ne voyaient plus, je ne pouvais parler ;

Je sentis tout mon corps et transir et brûler :

Je reconnus Vénus et ses feux redoutables,

D’un sang qu’elle poursuit tourments inévitables !

Par des vœux assidus je crus les détourner :

Je lui bâtis un temple, et pris soin de l’orner ;

De victimes moi-même à toute heure entourée,

Je cherchais dans leurs flancs ma raison égarée :

D’un incurable amour remèdes impuissants !

En vain sur les autels ma main brûlait l’encens !

Quand ma bouche implorait le nom de la déesse,

J’adorais Hippolyte ; et, le voyant sans cesse,

Même au pied des autels que je faisais fumer,

J’offrais tout à ce dieu que je n’osais nommer.

Je l’évitais partout. Ô comble de misère !

Mes yeux le retrouvaient dans les traits de son père.

Contre moi-même enfin j’osai me révolter :

J’excitai mon courage à le persécuter.

Pour bannir l’ennemi dont j’étais idolâtre,

J’affectai les chagrins d’une injuste marâtre ;

Je pressai son exil ; et mes cris éternels

L’arrachèrent du sein et des bras paternels.

Je respirais, Œnone ; et, depuis son absence,

Mes jours moins agités coulaient dans l’innocence :

Soumise à mon époux, et cachant mes ennuis,

De son fatal hymen je cultivais les fruits.

Vaines précautions ! Cruelle destinée !

Par mon époux lui-même à Trézène amenée,

J’ai revu l’ennemi que j’avais éloigné :

Ma blessure trop vive aussitôt a saigné.

Ce n’est plus une ardeur dans mes veines cachée :

C’est Vénus tout entière à sa proie attachée.

J’ai conçu pour mon crime une juste terreur ;

J’ai pris la vie en haine, et ma flamme en horreur ;

Je voulais en mourant prendre soin de ma gloire,

Et dérober au jour une flamme si noire :

Je n’ai pu soutenir tes larmes, tes combats :

Je t’ai tout avoué ; je ne m’en repens pas.

Pourvu que, de ma mort respectant les approches,

Tu ne m’affliges plus par d’injustes reproches,

Et que tes vains secours cessent de rappeler

Un reste de chaleur tout prêt à s’exhaler. »

(Jean Racine, Phèdre, Acte I, scène 3)

 

A bien y regarder, on ne trouve quasiment que trois types grammaticaux de rimes : des adjectifs ou participes passés, des noms communs ou propres, des verbes à l’infinitif ; et ces trois catégories ne se mélangent pas souvent entre elles. Malgré toute la grandeur de la pièce de Racine, une telle tirade est lassante, les rimes semblent toutes identiques les unes aux autres : on quitte un adjectif pour en retrouver un autre quelques vers plus loin. Sans compter que l’abus d’adjectifs et d’infinitifs conduit à une surabondance de rimes en [é] ou [ée].

 

Les Romantiques révolutionneront la rime en variant les catégories grammaticales employées. Aussi y multiplièrent-ils les adverbes et les verbes conjugués, tout en ramenant dans des proportions plus raisonnables l’emploi d’adjectifs et de participes passés. Le summum en matière de rime est de faire rimer deux mots appartenant à des catégories grammaticales différentes :

 

- un adjectif et un verbe : « quelconque / il tronque »

- un nom et un adjectif : « récif / lascif »

- un adverbe et un nom : « gentiment / diamant »

- un nom et un verbe : « ange / il range »

- etc.

 

« LE BRET

Si tu laissais un peu ton âme mousquetaire,

La fortune et la gloire...

 

CYRANO

                                         Et que faudrait-il faire ?

Chercher un protecteur puissant, prendre un patron,

Et comme un lierre obscur qui circonvient un tronc

Et s'en fait un tuteur en lui léchant l'écorce,

Grimper par ruse au lieu de s'élever par force ?

Non, merci ! Dédier, comme tous ils le font,

Des vers aux financiers ? se changer en bouffon

Dans l'espoir vil de voir, aux lèvres d'un ministre,

Naître un sourire, enfin, qui ne soit pas sinistre ?

Non, merci ! Déjeuner, chaque jour, d'un crapaud ?

Avoir un ventre usé par la marche ? une peau

Qui plus vite, à l'endroit des genoux, devient sale ?

Exécuter des tours de souplesse dorsale ?...

Non, merci ! D'une main flatter la chèvre au cou

Cependant que, de l'autre, on arrose le chou,

Et donneur de séné par désir de rhubarbe,

Avoir son encensoir, toujours, dans quelque barbe ?

Non, merci ! Se pousser de giron en giron,

Devenir un petit grand homme dans un rond,

Et naviguer, avec des madrigaux pour rames,

Et dans ses voiles des soupirs de vieilles dames ?

Non, merci ! Chez le bon éditeur de Sercy

Faire éditer ses vers en payant ? Non, merci !

S'aller faire nommer pape par les conciles

Que dans des cabarets tiennent des imbéciles ?

Non, merci ! Travailler à se construire un nom

Sur un sonnet, au lieu d'en faire d'autres ? Non,

Merci ! Ne découvrir du talent qu'aux mazettes ?

Être terrorisé par de vagues gazettes,

Et se dire sans cesse : "Oh ! pourvu que je sois

Dans les petits papiers du Mercure François" ?...

Non, merci ! Calculer, avoir peur, être blême,

Préférer faire une visite qu'un poème,

Rédiger des placets, se faire présenter ?

Non, merci ! non, merci ! non, merci ! Mais... chanter,

Rêver, rire, passer, être seul, être libre,

Avoir l'œil qui regarde bien, la voix qui vibre,

Mettre, quand il vous plaît, son feutre de travers,

Pour un oui, pour un non, se battre, - ou faire un vers !

Travailler sans souci de gloire ou de fortune,

À tel voyage, auquel on pense, dans la lune !

N'écrire jamais rien qui de soi ne sortît,

Et modeste d'ailleurs, se dire : mon petit,

Sois satisfait des fleurs, des fruits, même des feuilles,

Si c'est dans ton jardin à toi que tu les cueilles !

Puis, s'il advient d'un peu triompher, par hasard,

Ne pas être obligé d'en rien rendre à César,

Vis-à-vis de soi-même en garder le mérite,

Bref, dédaignant d'être le lierre parasite,

Lors même qu'on n'est pas le chêne ou le tilleul,

Ne pas monter bien haut, peut-être, mais tout seul ! »

 

(Edmond Rostand, Cyrano de Bergerac, Acte I, scène 8).

 

Les rimes de Rostand sont bien moins prévisibles, bien moins lourdes, bien plus variées en un mot, que celles de Racine. La différence sonore est également flagrante : Rostand n'utilise quasiment pas de rime en [é].

 

4.2.             Recherche de la rime

 

Une rime ne doit pas exister que « pour la rime ». Elle doit pleinement participer au sens du texte et ne pas intervenir importunément parce que la versification la demande.

 

De façon générale, la recherche des rimes, quel que soit le poème, à forme fixe ou non, est une étape préalable à toute entreprise de versification. Les auteurs qui se plaignent de la rime écrivent le vers et butent à sa fin, au moment de trouver la rime : c’est mettre la charrue avant les bœufs.

 

Pour écrire un poème à rimes, il faut effectuer le choix des rimes AVANT de versifier, poser la rime AVANT le vers. La rime doit avoir au moins un vers d’avance sur le poète, puisque celui-ci doit être certain de trouver le mot convenable au vers suivant lorsque la rime réapparaît.

 

Banville, dans un passage du « Petit Traité de poésie française », exagère probablement en posant que les rimes font tout le poème et que le reste n’est que remplissage et chevilles. Néanmoins, la rime est un mot essentiel du vers, et son rôle n’est pas de boucher des trous dans le compte des syllabes.

 

En ce sens, Banville a raison lorsqu’il affirme que s’il est un mot du vers qui imprime la mémoire, c’est bien la rime, par sa sonorité, et par son placement en fin de vers où se marque une pause rythmique importante. Un mot employé à la rime sans y être amené par le reste du vers, une rime qui sent le tour de force ou le labeur, sont autant de désagréments qui révèlent les faiblesses de l’auteur.

 

4.3.             Usage d’un dictionnaire de rime

 

L’usage d’un dictionnaire de rime ne peut être que conseillé. Un dictionnaire permet de trouver des mots auxquels on n’aurait pas naturellement pensé, c’est un élargissement du vocabulaire, une source aussi d’inspiration.

 

Comme je l’ai dit plus haut, la rime doit éviter la facilité. Aussi se fier à sa seule « inspiration », mettre à la rime des mots qui viennent d’eux-mêmes à l’évocation d’une sonorité, c’est ouvrir la porte aux rimes éculées et faciles : qui, à l’évocation du mot « amour », ne pense pas à « toujours » ? Un dictionnaire permet une recherche rapide et large. A condition de savoir faire le tri : l’usage d’un dictionnaire peut faire tomber dans l’excès inverse, à savoir l’usage de mots trop sophistiqués, de mots au registre décalé par rapport au reste du poème, bref, dans la pédanterie, l’étalage d’un vocabulaire qui ne semble absolument pas à la portée de l’auteur.

 

Il ne s’agit pas de rejeter systématiquement les mots trop simples, les trois ou quatre premiers qui viennent naturellement à l’esprit pour ne retenir que le cinquième, ou de se plonger dans un dictionnaire pour trouver la rime rare, celle à laquelle personne n’a jamais pensé. Il s’agit d’avoir du recul, un œil critique sur le vocabulaire employé. Avant d’employer une rime trouvée spontanément ou dans un dictionnaire, il faut se demander si cette rime cadre avec le reste du poème, si elle ne semble pas trop « forcée » ou trop « facile ».

 

Toutefois, ouvrir un dictionnaire de rime, c’est aussi puiser à une source d’inspiration. A la lecture de ces listes de mots, des images peuvent venir à l’esprit, des idées nouvelles, des points de vue inattendus. Mais un mot qui n’évoque rien devra être rejeté sans scrupule. Et si une liste entière de mots n’évoque rien, c’est la rime elle-même qui devra être changée.

 

5.  Résumé et conclusion

 

Pour résumer, la rime répond à deux grands principes :

 

- richesse phonétique de la rime : plus les sons formant la rime sont nombreux, plus la rime est riche,

- richesse visuelle de la rime : plus les orthographes des syllabes des mots formant la rime sont identiques, plus la rime est pure.

 

La rime est le mot essentiel des poèmes versifiés. C’est le mot à la rime qui donne son sens au vers, non l’inverse. Il est par conséquence nécessaire de le choisir avec soin. Une rime mal amenée, inadéquate, incorrecte, sont autant de défauts qui diminuent l’intérêt d’un poème, aussi haute que soit la pensée exprimée. Faire rimer des mots de catégories grammaticales différentes, éviter la facilité, les rimes éculées, respecter les quelques principes de base énoncés ci dessus révèlent autant l’art du poète que la richesse de son esprit.

 

Je terminerai par cette comparaison quelque peu osée, mais qui, il me semble, illustrera plus que de longs paragraphes mon propos : la rime est au vers ce que le sein est à la femme ; une dissymétrie, un défaut, une quelconque imperfection lui enlève de son charme.

 

6. Bibliographie

 

Livres

Petit traité de poésie française, Th. de Banville - Gallica

De la rime française - Pierre-Victor Delaporte - Gallica

L'Art des vers - Auguste Dorchain - Gallica

Dictionnaire des rimes, Léon Warnant, Larousse

Dictionnaire des rimes et assonances, Armel Louis, Le Robert

Mille et cent ans de poésie française, B. Delvaille, Ed. Robert Laffont

Petit Larousse illustré 2006

Le Sexe des rimes - Alain Chevrier - Ed. Belles Lettres

 

Internet

Sorgel  - traité de prosodie

Voilà ce qui fait que votre e est muette - revue Clio

 

Dictionnaire de rimes en ligne  (gratuit et extrêmement riche)

Le Barbery

 

 

 

 

 

Le début

Essai sur la rime (1/3)

Essai sur la rime (2/3)

 

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Dimanche 4 décembre 2011 7 04 /12 /Déc /2011 21:01

 Cet essai est en trois parties

Essai sur la rime (1/3)

Essai sur la rime (2/3)

Essai sur la rime (3/3)

 

Vous pourrez laisser vos commentaires à la fin du 3ème volet.


2.3.             Les consonnes

 

2.3.1.              Les consonnes dans la rime

 

La voyelle autour de laquelle s’articule un rimant peut être encadrée à gauche ou à droite de consonnes. Pour qu’il y ait rime, les consonnes suivant la voyelle masculine doivent être identiques :

- « marbre » et « arbre » forment une rime en [arbre],

- « marbre » et « sabre » ne forment pas de rime, il manque un r à sabre, c'est une assonance.

 

Ces consonnes doivent être dans le même ordre : ainsi « simulacre » et « marque » ne riment-ils pas, car les sons [r] et [q] n’y sont pas dans le même ordre : « simulacre » rime avec « nacre ».

 

La consonne à gauche de la voyelle masculine est appelée consonne d’appui, elle joue un rôle majeur dans la richesse de la rime, comme nous le verrons plus loin. Dans le quatrain suivant les rimes en [resse] et en [ré] ont toutes les deux [r] en consonne d’appui :

 

« Son teint est pâle et chaud ; la brune enchanteresse

A dans le cou des airs noblement maniérés ;

Grande et svelte en marchant comme une chasseresse,

Son sourire est tranquille et ses yeux assurés. »

(Baudelaire, Les Fleurs du Mal, A une dame créole)

 

2.3.2.              Richesse de la rime

 

Dans une rime assonante ou assonance, les consonnes finales du rimant diffèrent d'un rimot à l'autre. La rime assonante est l'ancêtre de la rime, elle est utilisée par exemple dans les chansons de geste comme La chanson de Roland :

 

« Seignurs barons, »dist li emperere Carles,

« Li reis Marsilie m'ad tramis ses messages;

De sun aveir me voelt duner grant masse,

Urs e leuns e veltres caeignables,

Set cenz cameilz e mil hosturs muables,

Quatre cenz mulz cargez del ór d'Arabe,

Avoec iço plus de cinquante care;

Mais il me mandet que en France m'en alge:

Il me sivrat ad Aís, a mun estage,

Si recevrat la nostre lei plus salve;

Chrestiens ert, de mei tendrat ses marches;

Mais jo ne sai quels en est sis curages. »

Dient Franceis: « Il nus i cuvent guarde! »

(La Chanson de Roland, Laisse XIII)

 

La chanson use et abuse encore de la rime assonante, surtout lorsque les consonnes finales sont proches :

 

« Au mois de septembre,

Le mois le plus tendre »

(Claude Nougaro, Île de Ré)

 

« Je revois ton pavé, Ô ma cité gasconne (...)

Est-ce l'Espagne en toi qui pousse un peu sa corne »

(Claude Nougaro, Toulouse)

 

« A sa façon de nous app’ler ses gosses (…)

C’était chez ell’ que notre argent de poche »

(Michel Delpech, Chez Laurette)

 

En poésie l’assonance a sa place dans le vers, non à la rime, ceci depuis la fin du Moyen Âge.

 

« Et je hais toujours la femme jolie,

La rime assonante et l'ami prudent. »

(Verlaine, Poèmes saturniens, Résignation)

 

La richesse de la rime dépend de l'encadrement en consonnes de la voyelle masculine du rimant. Si l'on note V une voyelle ou une diphtongue, C une consonne ou un ensemble de consonnes, et (e) l'éventuel e des rimes féminines, alors, selon la définition classique de la richesse de la rime, jusqu'à la fin du XVIIIème siècle :

 

- rime pauvre [V(e)], pas de consonne :

      - rime vocalique : « venu(e) / perdu(e)  », rime en [u(e)]

 

- rime suffisante [CV(e)] ou [VC(e)], consonne d'appui ou consonne finale :

      - rime vocalique (consonne d'appui) : « venu(e)/ charnu(e) », rime en [nu(e)]

      - rime consonantique (consonne finale) : « banal(e) / rival(e) », rime en [al(e)]

 

- rime riche [CVC(e)], consonne d'appui et consonne finale :

      - rime consonantique : « banal(e) / final(e)  », rime en [nal(e)]

 

Au XIXème siècle, les Romantiques considèreront que toute rime comportant une consonne d'appui est riche. Si nous reprenons les exemples ci-dessus selon la définition romantique de la richesse de la rime :

 

- rime pauvre [V(e)] ou [VC(e)] : pas de consonne d’appui,

      « venu(e) / perdu(e)  », rime en [u(e)]

      « banal(e) / rival(e) », rime en [al(e)]

 

- rime riche [CV(e)] ou [CVC(e)] : consonne d’appui,

      « venu(e)/ charnu(e) », rime en [nu(e)]

      « banal(e) / final(e)  », rime en [nal(e)]

 

La notion de rime suffisante disparaît. En ce qui concerne la richesse de la rime, les romantiques sont donc bien plus exigeants que les classiques : pour un classique, pour qu’il y ait rime, il faut une voyelle et une consonne communes, pour un romantique, il faut une voyelle et la consonne d’appui.

 

La rime riche romantique, est définie par Banville dans son traité en 1872, c’est-à-dire bien après la grande période du Romantisme. Ce système n’a pas vraiment été appliqué, la rime « pauvre » consonantique est légion chez les grands romantiques, comme dans ce poème de 1842 :

 

« Il faut que le poëte, épris d'ombre et d'azur,

Esprit doux et splendide, au rayonnement pur,

Qui marche devant tous, éclairant ceux qui doutent,

Chanteur mystérieux qu'en tressaillant écoutent

Les femmes, les songeurs, les sages, les amants,

Devienne formidable à de certains moments.

Parfois, lorsqu'on se met à rêver sur son livre,

Où tout berce, éblouit, calme, caresse, enivre,

Où l'âme, à chaque pas, trouve à faire son miel,

Où les coins les plus noirs ont des lueurs du ciel; »

(Victor Hugo, Les Contemplations, Il faut que le poëte, épris d'ombre et d'azur,)

 

Même s’il est toujours profitable de chercher une consonne d’appui, la rime suffisante selon les classiques est largement acceptable pour l’oreille. Quel que soit la référence, classique ou romantique, la rime pauvre reste à éviter. La rime riche est toujours un plus.

 

***********************************************************************

 

Note 1 : Le V représente une voyelle ou une diphtongue : « proie / il ploie », « fruit / nuit » sont des rimes pauvres avec respectivement V = [oi] et V = [ui] ; « mois / émois » est une rime suffisante avec V = [oi] de même que « huile / tuile » avec V = [ui] ; « toile / étoile » est riche avec V = [oi].

 

Note 2 : La semi-consonne [y], ou yod en phonétique, du nom d'une lettre de l'alphabet hébreu, transcrite par la lettre {y} peut être considérée comme une consonne d'appui à part entière : la rime « effrayant / croyant » est considérée comme suffisante en [yan] avec V = [an] et « rayure / revoyure » comme riche en [yur'] avec V = [u].

En théorie, une rime « croyance / connaissance » est suffisante en [ans]. Ce type d'accouplement est néanmoins extrêmement rare et évité par les grands auteurs, ce qui s’explique, puisque le [yan] peut aussi être considéré comme une diphtongue qui ne rime pas avec la voyelle [an].

 

Note 3 : Le C représente une consonne ou un groupe de consonnes : la rime « arbre / marbre » est suffisante consonantique avec C = [rbr].

 

Note 4 : Lorsqu'un groupe de consonnes d'appui se termine par les lettres l ou r, il n'est pas obligatoire que les consonnes précédentes soient identiques : la rime « cobras / madras » peut être considérée comme suffisante en [ra], « faiblesse / souplesse » comme riche en [lès']. Néanmoins, les rimes « bras / cobras » suffisante en [bra] et « faiblesse / diablesse » riche en [blès'] leur sont préférables.

  

2.3.3.              La rime pauvre

 

Qu’il adopte le référentiel classique ou romantique pour définir la richesse de la rime, tout bon poète aura à cœur d'éviter les rimes pauvres ; après tout, la rime est affaire de sonorité : plus elle comporte de sons, meilleure elle est. On notera que la rime vocalique sans consonne d'appui (comme « venu(e) / perdu(e) ») est pauvre aussi bien chez les Classiques que chez les Romantiques, et que les uns comme les autres l’évitent. Elle constitue la frontière floue entre l’assonance et la rime. Pour certains théoriciens, la rime nécessite une voyelle ET une consonne, ce qui relègue la rime vocalique sans consonne d’appui au rang d’assonance. A noter qu'au Moyen Âge et à la Renaissance, la rime pauvre vocalique était appelée « rime goret  », par opposition à la rime riche avec consonne d'appui appelée « rime léonine », c'est dire en quelle estime est tenue la rime pauvre chez les poètes de toutes les époques.

 

La rime pauvre est toutefois tolérée lorsque l'un des deux mots à la rime est monosyllabique (étendue / rue). Dans un tel cas, les consonnes d'appui devraient cependant être les plus proches possible (chanceux / feux).

 

« Rime, écho qui prends la voix

                Du hautbois

(...)

Sur ma lyre, l’autre fois,

                Dans un bois, »

  (Charles Augustin Sainte Beuve, Vie, Poésies et pensées de Joseph Delorme, A la rime)

 

En l'absence d'une consonne d'appui, l'enrichissement peut être obtenu par une liaison :

 

« La nature ou l’amour parle pour chacun d’eux,

Et la loi du devoir m’attache à tous les deux. »

(Pierre Corneille, Horace, Acte III, scène 1)

 

« Fauvette des roseaux,

Fais ton nid sur les eaux. »

(Victor Hugo, Les quatre vents de l'esprit, Chanson d'autrefois)

 

« Si Corneille en trouvait un blotti dans son vers,

Il le gardait, trop grand pour dire: Qu'il s'en aille;

Et Voltaire criait: Corneille s'encanaille ! »

(Victor Hugo, Les Contemplations, Réponse à un acte d'accusation)

 

« C'était, dans la nuit brune,

Sur le clocher jauni,

            La lune

Comme un point sur un i. »

(Alfred de Musset, Ballade à la Lune)

 

2.3.4.              Rimes enrichies et rimes millionnaires

 

Si la rime implique également l'avant-dernière syllabe d'une rime masculine (« mouillé / dépouillé », « rival / ogival ») - soit deux syllabes -, ou l'antépénultième d'une rime féminine (« venue / tenue », « ravale / cavale ») - soit trois syllabes -, la rime est dite rime enrichie. Ce type de rime doit rester une rareté, c'est un gaspillage de syllabes, et souvent une facilité comme « saison / oraison / raison / maison » ou « tenue / venue ».

 

Toutefois, dans le cas où les syllabes constituant le rimant ne comportent aucune consonne, la rime enrichie devient une obligation, une diérèse à la rime étant préférable à une rime pauvre. Par exemple, un mot comme « ébahi » rimera avec « trahi ».

 

« Le Poète est semblable au prince des nuées

Qui hante la tempête et se rit de l’archer ;

Exilé sur le sol au milieu des huées,

Ses ailes de géant l’empêchent de marcher. »

(Charles Baudelaire, Les Fleurs du Mal, l’Albatros)

 

 

On remarquera également la rime enrichie archer/marcher.  

 

 

« L'enfant chantait; la mère au lit exténuée,

Agonisait, beau front dans l'ombre se penchant;

La mort au-dessus d'elle errait dans la nuée;

Et j'écoutais ce râle, et j'entendais ce chant. »

(Victor Hugo, Les Contemplations, L’Enfance)

 

 

Ceci s’applique donc aux rimes vocaliques. Dans le cas de rimes consonantiques, il peut y avoir d’un côté une consonne d’appui et de l’autre une voyelle :

 

« Une humble marguerite, éclose au bord d'un champ,

Sur un mur gris, croulant parmi l'avoine folle,

Blanche épanouissait sa candide auréole; »

(Victor Hugo, Les Contemplations, Unité)

 

Deux vers dont l'homophonie porte sur l'ensemble de leurs syllabes, de la première à la dernière, sont dits vers holorimes ou rime millionnaire. Deux exemples des plus connus (voir également wikipédia) :

 

« Par les bois du Djinn, où s'entasse de l'effroi

Parle et bois du gin ou cent tasses de lait froid. »

(Alphonse Allais)

 

« Gall, amant de la reine, alla, tour magnanime,

Galamment de l'arène à la tour Magne, à Nîmes. »

(Marc Monnier)

 

Ceci relève, comme la rime enrichie, de la contrainte sans autre intérêt que l'amusement.

 

2.3.5.              Pureté de la rime - règles d’équivalences des consonnes finales muettes

 

A travers les âges et les étendues du monde francophone, la prononciation des consonnes en fin de mot a toujours posé problème : certaines sont prononcées à une époque, à la suivante ne le sont plus, puis un siècle plus tard sont de nouveau prononcées ; nous pouvons constater, de nos jours, la prononciation du « s » de « moins », dans le sud de la France, l’hésitation sur le « l » de « nombril », etc. Les règles classiques données ci-dessous proposent donc une solution visant à aplanir les difficultés.

 

Un mot ne possédant pas de consonne finale muette ne peut rimer avec un mot possédant une consonne finale muette : « il vida » et « mandat » ne riment pas. Ceci s’applique aux voyelles nasales : « plan »  ne rime pas avec « plant ».

 

Une rime n'est correcte que si elle répond aux équivalences suivantes sur sa dernière consonne non prononcée : 

 

1- [c], [g], [k], [q] : « franc » et « rang »,

2- [d], [t] : « flamand » et « aimant », « sert » et perd »,

3- [m], [n] : « faim » et « fin », « parfum » et « embrun »,

4- [s], [x] : « épris » et « prix », « épais » et « paix »,

5- [s], [z] : « vissés » et « assez », « dragués » et « endiguez ».

 

Le {l} n’a pas d’équivalence, un mot se terminant par cette consonne doit donc rimer avec un autre mot terminant par la même consonne : « nombril », selon que le l final de ce mot est prononcé ou non, ne rimera qu'avec des mots comme « fil » ou « fusil ».

 

Le {r} n’a pas d’équivalence, un mot se terminant par cette consonne doit donc rimer avec un autre mot terminant par la même consonne : « chanter » et « gratter ». On trouve parfois des poèmes faisant rimer {er} « chanter » et {é} « planté » (chez La Fontaine, Banville, Baudelaire) : cette rime est impure. La terminaison sonore [é] est extrêmement répandue en Français, sous les deux orthographes {é} et {er} : faire rimer les deux orthographes est donc extrêmement facile, facilité que tout bon poète se doit d’éviter.

 

Les terminaisons en {nt} des verbes à la troisième personne du pluriel n’ont pas d’équivalence et ne peuvent donc rimer qu’entre elles : « ils aiment » rime avec « qu’ils sèment », mais pas avec « thème » ou « blêmes ».

 

Une rime qui ne respecte pas l'équivalence des consonnes finales est dite rime impure. Les rimes impures ne sont pas acceptables.

 

Ces équivalences n’ont rien d’arbitraire : elles sont issues des temps où toutes ces consonnes étaient encore prononcées. De nos jours encore, ces équivalences se révèlent dans les liaisons effectuées lors de la lecture des vers.

 

L’équivalence de [c] et [g] est a priori improbable. Il s’agit pourtant de deux consonnes prévélaires assez proches. Baïf, qui voulut réformer l’orthographe à la Renaissance et écrire phonétiquement les mots, nous révèle qu’au XVIème siècle le mot « secret » se prononce « segret ». De nos jours encore, la ville de « Bourg – en – Bresse » dans l’Ain (France), se prononce « Bour Ken Bresse », abrégé en « BourK » ; de même « second » se prononce-t-il encore [segon]. Ainsi, dans la Marseillaise devrions-nous prononcer « Qu’un sang impur » comme « Qu’un sang Kimpur ».

 

L’équivalence entre [t] et [d] est plus évidente. Ce sont deux consonnes dento-alvéolaires. Dans une liaison, le [d] se prononce [t] : « un grand homme » se prononce « un grand Tomme », un « pied-à-terre » se prononce « un pied Tà terre ».

 

Ces équivalences ne sont valables que pour les consonnes muettes finales. Elles n’entrent en aucun cas dans la richesse d’une rime. Aussi des rimes telles que « instant / intendant » ou « romain / nain » sont-elles pauvres, malgré des consonnes d’appui proches [t] / [d] et [m] / [n].

 

2.3.6.              Rimes singulières et rimes plurielles

 

Les mots « peau » et « pot », « mot » et « maux » ne riment donc pas, ces rimes seraient impures. Mais les deux dernières règles d’équivalences nous offrent une solution : la rime plurielle.

 

On appelle :

 

- rime plurielle une rime dont les rimots se terminent par les lettres s, x et z (succès, nez, paix, chiens, chevaux, crépuscules, cils, tu chantes, nous chantons, vous chantez),

- rime singulière les autres (chien, chat, cheval, vie, il prend, je chante, ils chantent).

 

Cette distinction est indépendante du genre du rimot, ainsi :

- un « succès », un « nez » et une « paix » grammaticalement au singulier sont des rimots pluriels,

- des mots tels que des « abats jour », des « œils de bœuf », grammaticalement au pluriel sont des rimots singuliers.

 

Les rimes plurielles ne riment qu'avec les rimes plurielles, et les rimes singulières avec les rimes singulières. En conséquence, « mot » et « maux » ne riment pas.

 

La rime plurielle permet de faire rimer des mots dont la rime serait impure au singulier. Si « peau » et « pot » ne riment pas, en revanche « peaux » et « pots » riment, de même, pour l'exemple précédent, que « mots » et « maux ».

 

« D’un incurable amour remèdes impuissants !

En vain sur les autels ma main brûlait l’encens ! »

(Jean Racine, Phèdre, Acte I, scène 3)

 

Il existe cependant une exception : même au pluriel, les mots en {és} comme « amenés » et les mots en {ers}  comme « dîners » ne riment pas. Les mots en {ers} ne riment donc qu'avec eux-mêmes. Etant donné les nombreuses possibilités de faire rimer avec des orthographes identiques des rimots en [zé], Baudelaire a tort de faire rimer les orthographes {sés} et {sers} :

 

« Pour engloutir mes sanglots apaisés

Rien ne me vaut l'abîme de ta couche ;

L'oubli puissant habite sur ta bouche,

Et le Léthé coule dans tes baisers. »

(Charles Baudelaire, Les Fleurs du Mal, Le Léthé)

 

2.3.7.              Exceptions romantiques à la pureté de la rime

 

Selon les règles d’équivalence, le mot « sang » au singulier, par exemple, ne devrait rimer qu’avec « étang », « rang », « blanc », « flanc », etc. Toutes ces rimes seraient pauvres d’un point de vue sonore.

 

« Et sans considérer aux dépens de quel sang

Leur vertu les élève en cet illustre rang, »

(Pierre Corneille, Horace, Acte III, scène 1)

 

Il se pose néanmoins la question de la prononciation à cette époque des consonnes finales aujourd’hui muettes (sanK / ranK).

 

Dans de tels cas, et seulement dans de tels cas, les Romantiques ont permis de ne pas respecter les règles d’équivalence, même si la rime plurielle peut aider à la rime : « sang » rime bien mieux avec « innocent ».

 

Exceptions romantiques à la pureté de la rime : lorsque les règles d'équivalences des consonnes muettes finales ne produisent que des rimes pauvres, la rime impure, mais au minimum suffisante, est tolérée.

 

Ceci ne s’applique qu’aux rimes singulières : rimes singulières et plurielles ne riment pas ensemble pour les classiques comme pour les romantiques.

 

 

« Ô vivants, ne blasphémons point.

Qu’importe à l’Incréé, qui, soulevant ses voiles,

Nous offre le grand ciel, les mondes, les étoiles,

Qu’une ombre lui montre le poing ? »

(Victor Hugo, Les Contemplations, Dolor)

 

« Rose, droite sur ses hanches,

Leva son beau bras tremblant

Pour prendre une mûre aux branches

Je ne vis pas son bras blanc. »

(Victor Hugo, Les Contemplations, Vieille Chanson du jeune temps)

 

« Dans tes jupons remplis de ton parfum

Ensevelir ma tête endolorie,

Et respirer, comme une fleur flétrie,

Le doux relent de mon amour défunt. »

(Baudelaire, Les Fleurs du Mal, Le Léthé)

 

« Moi, je buvais, crispé comme un extravagant,

Dans son oeil, ciel livide où germe l'ouragan,

La douceur qui fascine et le plaisir qui tue. »

(Baudelaire, Les Fleurs du Mal, A une passante)

 

« C'est l'Ennui! - L'oeil chargé d'un pleur involontaire,

Il rêve d'échafauds en fumant son houka.

Tu le connais, lecteur, ce monstre délicat,

Hypocrite lecteur, mon semblable, mon frère ! »

(Baudelaire, Les Fleurs du Mal, Au Lecteur)

 

 

2.4.             Rime pour l’œil

 

Il est certain que la majorités des lectures de poèmes ne se fait pas à voix haute. Le lecteur est le plus souvent seul avec son livre, dans le confinement d’un fauteuil ou de son lit, et les sons ne se forment que dans sa tête. Ceci pour en arriver à un point capital : l’ouïe n’est pas le seul sens mis en jeu dans la lecture d’un poème, il y a aussi la vue. Le poème est un objet visuel, autant que sonore, les preuves en sont nombreuses :

 

- majuscule en début de vers,

- poèmes acrostiches,

- retour à la ligne en fin de vers,

- découpage strophique des poèmes,

- poèmes à formes fixes (sonnets, ballades),

- calligrammes.

 

Autant de détails et de contraintes inutiles si le poème ne s’adressait qu’à l’ouïe.

 

Le principe de la rime pour l’œil consiste donc à appareiller des mots dont les rimants ont des orthographes les plus proches possibles. La rime pour l’œil n’est en fait qu’un aboutissement des règles établies plus haut : rimes masculines et féminines, équivalence des consonnes finales, rimes plurielles et singulières.

 

D'autre part, le plus sûr moyen de passer à travers les problèmes de prononciations évoqués à maintes reprises dans cet essai n’est-il pas de se fier, malgré ses défauts, à l’orthographe ? Cela éviterait souvent de faire rimer des mots tels que « sonnet » et « né », « pomme » et « paume » que certaines prononciations locales peuvent faussement assimiler.

 

En respectant le principe de la rime pour l’œil, Hugo aurait pu éviter cette rime très insatisfaisante, tant du point de vue sonore que du point de vue visuel :

 

« Les yeux sur la nature et sur l'art, l'idi-ome,

Peuple et noblesse, était l'image du royaume ; »

(Victor Hugo, Les Contemplations, Réponse à un acte d’accusation)

 

Ce principe a, bien entendu, des limites et, pour détendre cet exposé austère, je citerai l’excellent Alphonse Allais qui poussa le principe de la rime pour l’œil dans ses derniers retranchements :

 

« Rimes riches à l'oeil

 

Etonnant le jury par sa science en dolmens

Le champion de footing du collège de Mens,

Gars aux vaillants mollets, durs tel l'acier de Siemens,

A passé l'autre jour de brillants examens,

Que je sois foudroyé sur l'heure, si je mens !

In corpore sano, vive Dieu ! sana mens.

 

PS J'entends murmurer quelques personnes dans l'assistance et prétendre que sur ces six vers, pas un ne rime. Ne vous ai-je point prévenu que ce petit poème était dû à M. Xavier Roux, le poète sourd-muet de Grenoble ? En matière de rimes, les sourds, comme l'indique leur nom, ne connaissent que d'ophtalmiques satisfactions. »

 

3. Rimes interdites ou à éviter

 

3.1.             Défectuosité de la rime

 

Lorsque les mots formant rime ont la même origine étymologique, la rime est dite rime défectueuse. Les rimes défectueuses ne sont pas acceptables. Les rimes suivantes sont donc défectueuses :

 

- mots ayant la même étymologie : « train / train-train / entrain », « fort / effort / confort / réconfort », « temps / printemps / longtemps », « fait / parfait / défait / surfait / effet »

- mots de même famille : « flamme / il s'enflamme »

- mots composés : « manteau / porte-manteau »

- antonymes : « bonheur / malheur », « espoir / désespoir »

- mots dérivés : « polygone / hexagone / octogone », « mobile / hippomobile / automobile », « prendre / surprendre / comprendre / méprendre », « (dire / maudire / prédire / interdire », « il clame / il réclame / il acclame »

 

On trouve, hélas ! même chez Hugo :

 

« Dès que je suis assis, les voilà tous qui viennent.

C'est qu'ils savent que j'ai leurs goûts; ils se souviennent (…) »

(Victor Hugo, Les Contemplations, La Vie aux champs)

 

De même la rime identique qui consiste à faire rimer un mot avec lui-même est formellement interdite.

 

Note : Les poètes du Moyen Age ne se privaient pas de pratiquer ce genre de rime. L'effet en est cependant assez désastreux, et marque souvent un manque de vocabulaire et d'imagination certain de l'auteur. Ces rimes sont discréditées depuis la Renaissance. On trouvera leur proscription notamment au Livre II, chapitre VII de la défense et illustration de la langue française de du Bellay :

 

« Quand je dis que la rime doit être riche, je n’entends qu’elle soit contrainte et semblable à celle d’aucuns, qui pensent avoir fait un grand chef-d’oeuvre en français quand ils ont rimé un imminent et un éminent, un miséricordieusement et un mélodieusement, et autres de semblable farine, encore qu’il n’y ait sens ou raison qui vaille (...). Ces équivoques donc et ces simples, rimés avec leurs composés, comme un baisser et abaisser, s’ils ne changent ou augmentent grandement la signification de leurs simples, me soient chassés bien loin (...). »

 

Néanmoins ce genre de rime, à toutes les époques, est souvent utilisé dans les poèmes comiques. L'un des exemples les plus connus en est le poème Le Mot et la Chose de l'abbé Gabriel-Charles de Lattaignant.

 

3.2.             Terminaisons à éviter

 

Les mots en [tion] (ration, émotion, potion...) doivent être évités à la rime, non seulement à cause du désagrément sonore de la diérèse, mais également par leur grand nombre dans la langue Française qui les rendent trop faciles.

 

Les terminaisons en [é], (noms communs : beauté, santé, vérité ; adjectifs et participes passés : mangé, chanté, aimé et verbes à l’infinitif : coucher, vider, ramener) sont extrêmement nombreuses également en Français. Sans être interdites, le poète veillera à ne pas en placer trop souvent à la rime.

 

Ces facilités doivent être évitée, il ne s'agit pas à proprement parler de rimes défectueuses, mais elles s'y apparentent.

 

Il est d’ailleurs strictement interdit de faire rimer deux adverbes en {ment}, qui est l’une des catégories grammaticales les plus fournies, et serait donc des plus faciles, mais aussi des plus disgracieuses à la rime. Molière s'est bien moqué de ce genre de rime dans les célèbres « Femmes savantes » (acte III, scène 2) :

 

Trissotin commence la lecture de son dernier sonnet, Bélise, Armande et Philaminte le commentent au fur et à mesure

 

« TRISSOTIN

Sonnet, à la Princesse Uranie

sur sa fièvre.

Votre prudence est endormie,

De traiter magnifiquement,

Et de loger superbement

Votre plus cruelle ennemie.

BÉLISE

Ah le joli début !

ARMANDE

                              Qu'il a le tour galant !

PHILAMINTE

Lui seul des vers aisés possède le talent !

ARMANDE

À prudence endormie il faut rendre les armes.

BÉLISE

Loger son ennemie est pour moi plein de charmes.

PHILAMINTE

J'aime superbement et magnifiquement;

Ces deux adverbes joints font admirablement. »

 

Il faut, bien entendu, comprendre ces exclamations des femmes savantes comme de véritables preuves de mauvais goût, cette scène étant une dénonciation des travers littéraires de l'époque (la préciosité entre autres). On se rapportera également à l'extrait de La défense et illustration de la langue française du Bellay cité au paragraphe précédent.

 

Les terminaisons en [ra] des verbes au futur de l’indicatif doivent également être évitées à la rime. Ces vers relèvent du vers de mirliton, de mauvaise facture.

 

3.3.             Rimes faciles

 

Certaines rimes faciles, voire éculées, qui s'appellent naturellement, doivent être évitées :

 

- amours / toujours, amour / jour,

- poème / aime,

- mots / maux,

- âme / femme,

- mer / amer,

- etc...

 

3.4.             Rimes équivoques

 

Les rimes basées sur de jeux de mots sont également à éviter hors de tout contexte comique. L'exemple le plus connu en est la Petite Epître au Roi de Clément Marot (épître VII).

 

3.5.             Rimes locales - rime normande

 

Il arrive que pour rimer, certains poètes utilisent des prononciations anciennes ou locales. Ces rimes sont appelées rimes locales. Les vers suivants sont des exemples typiques de rimes normandes :

 

« Elle était donc couchée et se laissait aimer,

Et du haut du divan elle souriait d'aise

A mon amour profond et doux comme la mer,

Qui vers elle montait comme vers sa falaise. »

(Baudelaire, Les Fleurs du Mal, Les Bijoux)

 

« Il est amer et doux, pendant les nuits d'hiver,

D'écouter, près du feu qui palpite et qui fume,

Les souvenirs lointains lentement s'élever

Au bruit des carillons qui chantent dans la brume. »

(Baudelaire, Les Fleurs du Mal, La Cloche fêlée)

 

L’explication remonterait à une lointaine époque où le [r] des infinitifs des verbes du premier groupe était encore prononcé. De nos jours cependant, en Normandie, c’est plutôt le [r] des noms communs qui n’est plus prononcé, et les terminaisons en [èr] deviennent des [é] : « mé » pour « mer », « hivé », pour « hiver » (cela était vrai dès le XIXème siècle d’après Maupassant). 

 

D'autres particularités font parfois assimiler le son [è] « sonnet » et le son [é] « sonné », ou le son [ô] « gauche » et le son [o] « moche » (en Franche-Comté notamment). Ces assimilations sont encore considérées comme abusives, et les rimes qui en découlent sont donc fausses. Cette rime de Théophile Gautier est fausse :

 

« L'un d'une chevelure noire,

Par un sourire encouragé,

A pris une boucle que moire

Un reflet bleu d'aile de geai. »

(Théophile Gautier, Emaux et camées, Diamant du cœur)

 

Selon les dictionnaires de rimes Larousse et Robert, « geai » se prononce [gè]. A contrario, Maurice Rollinat rime correctement dans son rondel :

 

« En regardant sauter les geais

Sur les hautes branches d’un chêne, 

Délivré du spleen qui m’enchaîne. 

Béatement je m’allongeais. 

 

Oh ! comme alors je me plongeais 

Dans la quiétude sereine, 

En regardant sauter les geais 

Sur les hautes branches d’un chêne !

 

Et, sans traiter un des sujets 

Dont j’avais la cervelle pleine,

J’attendais que la nuit d’ébène

Eût effacé tous les objets,

En regardant sauter les geais. »

(Maurice Rollinat, Dans les brandes, XXXIV La Sieste)

 

Il va sans dire que les rimes locales ne sont pas acceptables. Le Français « standard » reste celui de la région parisienne, de « l’Île de France ». C’est cette référence qui est prise dans les dictionnaires et encyclopédies.

 

3.6.             Consonnes prononcées et consonnes muettes

 

On trouve en lisant des Classiques des mots pour lesquels les consonnes finales sont muettes rimant avec des mots dans lesquels ces consonnes sont sonores :

 

« BERENICE

Tout est prêt. On m’attend. Ne suivez point mes pas.

(à Titus)

Pour la dernière fois, adieu, Seigneur.

ANTIOCHUS

                                                             Hélas ! »

(Jean Racine, Bérénice, Acte V, scène dernière)

 

A l’époque classique, au XVIIème siècle donc, la consonne finale est encore prononcée, aussi cette rime était-elle acceptable. Il va sans dire que ce n’est plus le cas de nos jours. Pourtant, on trouve encore en plein XIXème siècle :

 

« Agrafe, autour des seins nus

      De Vénus, »

(Charles Augustin Sainte Beuve, Vie, Poésies et pensées de Joseph Delorme, A la rime)

 

« Ses cheveux dorés aux flots embellis

Roulent sans guirlande et sans bandelettes ;

Tout son corps charmant brille comme un lys

          Dans les violettes. »

(Charles-Marie Leconte de Lisle, Poèmes antiques, Médailles antiques, I)

 

Ces rimes accouplant une consonne finale sonore à la même consonne muette sont inacceptables.

 

 

Le début

Essai sur la rime (1/3)

 

La suite

Essai sur la rime (3/3)

 

 

Publié dans : Essais de poétique Voir les 10 commentaires
Dimanche 4 décembre 2011 7 04 /12 /Déc /2011 21:00

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Cet essai n'est pas figé. Toute proposition d'amélioration, de correction, d'ajout, sera considérée : laissez-moi un commentaire.

 

 

Cet essai est en trois parties

Essai sur la rime (1/3)

Essai sur la rime (2/3)

Essai sur la rime (3/3)

 

Vous pourrez laisser vos commentaires à la fin du 3ème volet.

 

Préambule

 

 Les règles régissant la rime peuvent paraître nombreuses, parfois arbitraires, souvent étranges. Elles se résument cependant en deux principes : identité phonétique (rime sonore) et identité visuelle (rime pour l’œil) des fins de vers. Tout ce qui suit n'est qu'une façon d'expliciter ces deux principes.

 

 

1. Définitions et principes de base

 

Les principes résumés dans ce chapitre sont développés dans le suivant : « règles techniques de la rime ».

 

1.1.             La rime sonore

 

D’après le (Petit Larousse illustré 2006), la rime est « Le retour des mêmes sons à la fin de deux ou plusieurs vers ».

 

Cette définition est insuffisante, car « cheval » et « fil » ne riment pas, malgré la répétition du son [l]. Pour qu’il y ait rime, la dernière voyelle ou diphtongue masculine, c’est-à-dire différente d’un e muet ou féminin, doit être identique : « cheval » rime avec « métal », la voyelle commune étant [a]. Il est important de distinguer les voyelles des diphtongues : une diphtongue est composée d’une semi-consonne et d’une voyelle, comme le son [ui] dans « huile ». Une diphtongue ne permet pas de former une rime avec une voyelle, ce sont deux sons différents, ainsi « huile » ne rime pas avec « pile », mais avec « tuile ».

 

Les e muets en fin de mot ne suffisent donc pas pour définir une rime : « concombre » et « septembre » ne riment pas, car leur dernière voyelle masculine est respectivement [on] et [en], ces voyelles sont différentes. « concombre » rime avec « nombre ». Pour autant, « vil » et « ville » ne riment pas. Rappelons qu’en poésie les e muets sont prononcés, contrairement à la prose. Les e muets sont à l’origine de la distinction des rimes féminines et masculines.

 

Les rimes féminines impliquent deux syllabes, l’avant-dernière masculine et la dernière muette ou féminine, de chacun des mots rimant : « paysage / visage » rime féminine en [za-ge]. Les rimes masculines n’impliquent qu’une syllabe, la dernière : « air / clair » rime masculine en [èr]. Cette distinction est indépendante du genre grammatical du mot : « le musée », « il chante » sont des rimes féminines ; « la maison », « la main » sont des rimes masculines.

 

Leur e muet se prononçant, les rimes féminines et masculines ne peuvent pas se mélanger : « air » ne rime pas avec « aire ». L’alternance des rimes féminines et masculines est l’une des règles fondamentales de la versification régulière : elle permet d’alterner des vers de rythmes différents. Deux rimes différentes du même genre ne peuvent être juxtaposées, que ce soit dans une strophe ou au changement de strophe.

 

D’autre part, les mots « roche » et « pomme » ont bien leur dernière voyelle masculine [o] et leur e muet communs, mais ils ne riment pas pour autant. Une rime implique que les consonnes suivant la voyelle masculine soient identiques : « roche » rime avec « poche ». Ces sons doivent être dans le même ordre : ainsi « simulacre » et « marque » ne riment-ils pas, car les sons [r] et [q] n’y sont pas dans le même ordre : « simulacre » rime avec « nacre ».

 

Une rime n’ayant pas de consonne après la voyelle masculine comme « fini / terni » ou « menue / tenue » est dite rime vocalique, une rime ayant une consonne après la voyelle masculine comme « finir / ternir » ou « sage / page » est dite rime consonantique. L’alternance des rimes vocaliques et consonantiques a été proposée en substitution de l’alternance des rimes féminines et masculines. Ce système est toutefois bien plus pauvre en sons et en rythme que le système conventionnel.

 

Ces exemples ne sont donc pas acceptables à la rime dans un vers régulier :

- les couples « concombre / septembre » et « cheval / fil » forment des allitérations, c’est-à-dire des ensembles de mots ayant une consonne commune,

- les couples « roche / pomme » et « simulacre / marque » forment des assonances c’est-à-dire des ensembles de mots ayant une voyelle ou diphtongue commune.

- un couple « vil / ville » qui mélange une rime féminine et une rime masculine est appelé rime hétéro,

- un accouplement d’une diphtongue et d’une voyelle « huile / pile » n’est ni une rime, ni une assonance.

 

On appellera rime un ensemble de mots ayant des sons communs en fin de vers. Pour qu’il y ait rime entre deux mots, leur dernière voyelle ou diphtongue masculine et tous les sons qui la suivent, y compris les e muets, doivent être identiques et dans le même ordre.

 

1.2.             La rime pour l’œil

 

Les poèmes sont des objets sonores, mais également visuels. Ils sont très peu souvent lus à voix haute. Aussi l’aspect graphique d’un poème est-il tout aussi important que l’aspect sonore : un poème doit aussi charmer l’œil.

 

Le principe de la rime pour l’œil consiste à mettre à la rime des mots dont les dernières syllabes qui font la rime ont des orthographes les plus proches possibles. Cela implique donc les consonnes muettes des fins de mots, celles qui ne se prononcent pas. Une rime qui ne respecte pas ce principe est dite rime impure : « il chercha / un chat » est une rime impure, elle n’est pas acceptable.

 

Il existe des équivalences de consonnes muettes, qui permettent d’assouplir quelque peu ce principe. Par exemple, l’équivalence de m et n permet de faire rimer « faim / fin ».

 

Les rimes plurielles sont celles dont l’orthographe se finit par les lettres s, x ou z, indépendamment du genre grammatical du mot : « des chats, des nez, la paix, tu chantes, nous chantons, vous chantez ». Les rimes singulières sont celles finissant par toutes les autres lettres : « je chante, ils chantent, un chat, des abat-jour ». Rimes plurielles et singulières ne se mélangent pas, la rime est impure. Des mots ne rimant pas au singulier peuvent rimer au pluriel : « tu cherchas / des chats ».

 

1.3.             Néologismes de mon crû

 

On appellera rimant les éléments sonores communs aux mots formant une rime. Un rimant contient donc au minimum une voyelle ou diphtongue masculine, à laquelle s’ajoutent :

- les consonnes sonores suivant la voyelle ou diphtongue masculine des rimes consonantiques,

- les e muets des rimes féminines.

Le rimant peut également inclure des sons précédant la voyelle ou diphtongue masculine, notamment une consonne d’appui.

 

Chacun des mots à la rime sera appelé rimot.

 

« Ta tête, ton geste, ton air

Sont beaux comme un beau paysage ;

Le rire joue en ton visage

Comme un vent frais dans un ciel clair. »

(Baudelaire, Les Fleurs du Mal, A celle qui est trop gaie)

 

Ce quatrain contient deux rimes :

- la première est constituée des mots « air » et « clair » qui sont à la rime respectivement des premier et quatrième vers. Les rimots « air » et « clair » forment une rime en [èr], ou ont pour rimant [èr].

- la deuxième est constituée des mots « paysage » et « visage » qui sont à la rime respectivement des deuxième et troisième vers. Les rimots « paysage » et « visage » forment une rime en [zage] ou ont pour rimant [zage].

La rime en [èr] est masculine consonantique. La rime en [zage] est féminine consonantique.

 

« Quelquefois dans un beau jardin

Où je traînais mon atonie,

J'ai senti, comme une ironie,

Le soleil déchirer mon sein ; »

(Baudelaire, Les Fleurs du Mal, A celle qui est trop gaie)

 

Ce quatrain contient deux rimes. Le rimant [in] est masculin vocalique, le rimant [nie] est féminin vocalique.

 

2. Règles techniques de la rime

 

2.1.             Les voyelles et les diphtongues

 

2.1.1.              Les voyelles

 

Le Français use des seize voyelles suivantes (Larousse de poche 1979) :

 

- [a] patte, là

- [â] pâte, bas

- [è] mer, fête, jette, père, reflet, je chantais, tu es

- [é] dé, nez, je chantai

- [eu] heure, chœur

- [eû] heureux, peu

- [e] petit, que

- [o] port, molle

- [ô] pot, maux

- [i] cri, cyprès

- [u] cru, mûre

- [ou] clou, route

- [en] rang, embêté, ample

- [in] hein, matin

- [un] emprunt, brun, parfum

- [on] on, sombre

 

Le [e], ou e muet, est un son trop faible pour être employé en voyelle masculine à la rime, qui est un temps fort du rythme du vers. Le e muet, qui est néanmoins prononcé en poésie, sert à distinguer les rimes féminines des rimes masculines.

 

Seules quinze voyelles sont donc utilisables pour former des rimes :

[a] [â] [è] [é] [eu] [eû] [o] [ô] [i] [u] [ou] [en] [in] [un] [on].

Cette liste est retenue par le (Dictionnaire des rimes, Léon Warnant, Larousse).

 

De nos jours, en France métropolitaine, la distinction entre le [a] court et le [â] long ne se fait quasiment plus : de grands maîtres tels que Boileau faisaient déjà rimer « âme » et « drame », ce qui est normalement incorrect. Banville cependant, au XIXème siècle, dénonçait encore cet amalgame. Au Canada, en Belgique, cette distinction est encore vivace.

 

De même les sons [in] et [un] sont-ils souvent confondus et l’on trouve des poètes faisant rimer « fin » et « parfum », normalement incorrect.

 

Le (Dictionnaire des rimes et assonances, Armel Louis, Le Robert) ne distingue plus que treize voyelles pouvant former rime :

[a] [è] [é] [eu] [eû] [o] [ô] [i] [u] [ou] [en] [in] [on].

 

Les poètes soucieux d’une diction parfaite et d’une grande variété de sons utiliseront la liste de quinze syllabes. Les autres se contenteront de treize sons.


 

2.1.2.              Les diphtongues

 

Une diphtongue est composée de deux sons : une semi-voyelle et une voyelle, ainsi :

 

- [yé] dans pied,

- [oi] dans roi,

- [ouin] dans marsouin,

- [ui] dans huile

 

Une diphtongue tient dans la rime le même rôle qu'une voyelle, aussi ne peut-on faire rimer moi / ma, mien / chemin, sein / soin, puisque la voyelle et la diphtongue sont deux sons différents.

 

« Moi, je vais devant moi; le poëte en tout lieu

Se sent chez lui, sentant qu'il est partout chez Dieu.

(…)

N'importe: je m'assieds, et je ne sais pourquoi

Tous les petits enfants viennent autour de moi.

(…)

Crier, faire du bruit, parler à haute voix;

Que je riais comme eux et plus qu'eux autrefois,

(…)

Oh! des contes charmants qui vous font peur la nuit;

Et qu'enfin je suis doux, pas fier et fort instruit.

(…)

Avec leurs beaux grands yeux d'enfants, sans peur, sans fiel,

Qui semblent toujours bleus, tant on y voit le ciel! »

(Victor Hugo, Les Contemplations, La Vie aux champs)

 

On trouve pourtant, même chez les meilleurs poètes :

 

« Je veux dormir ! dormir plutôt que vivre !

Dans un sommeil aussi doux que la mort,

J'étalerai mes baisers sans remord

Sur ton beau corps poli comme le cuivre. »

(Charles Baudelaire, Les Fleurs du mal, Le Léthé)

 

« Plus tard, le vagabond flagellé devient Dieu.

Ce front noir et saignant semble fait de ciel bleu,

(…)

Et, sur ce vil marais, flotte, lueur du ciel, »

Du cloaque de sang feu follet éternel.)

(Victor Hugo, Les Contemplations, Halte en Marchant)

 

Les meilleurs élèves de la classe n’ont pas toujours 20 / 20, hélas ! Ces rimes me semblent être de pures déviances du principe de la rime pour l’œil, l’aspect visuel et orthographique l’ayant emporté sur le principe sonore de la rime. Ceci me semble d’autant plus vraisemblable que l’on ne trouve chez aucun poète, avant le XXème siècle, un accouplement de la diphtongue [oi] et de la voyelle [a], dont les orthographes sont trop différentes pour être confondues.

 

2.1.3.              Diérèses et synérèses à la rime

 

On trouve dans la seule « Réponse à un acte d’accusation » de Hugo :

 

« Les yeux sur la nature et sur l'art, l'idi-ome,

Peuple et noblesse, était l'image du royaume;

(…)

N'exprimant que la vie abjecte et familière,

Vils, dégradés, flétris, bourgeois, bons pour Molière.

(…)

Ceux-ci toujours devant, ceux-là toujours derrière?

Et sur l'Académie, aïeule et douairière,

(…)

Plus de mot sénateur! plus de mot roturier !

Je fis une tempête au fond de l'encri-er,

(…)

J'ôtai du cou du chien stupéfait son collier

D'épithètes ; dans l'herbe, à l'ombre du hallier,

(…)

— De l'âme de ces mots que tu tiens prisonnière!-

Et la perruque alors rugit, et fut crinière.

(…)

Liberté! c'est ainsi qu'en nos rébelli-ons,

Avec des épagneuls nous fîmes des li-ons,

(…)

J'affichai sur Lhomond des proclamati-ons.

On y lisait: -Il faut que nous en finissions ! »

(Victor Hugo, Les Contemplations, Réponse à un acte d’accusation)

 

En gras, les accouplements de synérèses, en gras italique les accouplements de diérèses, en gras souligné les accouplements diérèse / synérèse. Il est évident qu’une diérèse rime avec une diérèse et une synérèse avec une synérèse. Mais peut-on faire rimer une diérèse avec une synérèse ?

 

Deux traités cités ci-dessous s’opposent à ce propos :

 

Dorchain écrit : « Il est certain que l'oreille n'aime pas à rencontrer deux fois de suite la diérèse ; et cela, soit dit en passant, non seulement dans les mots en ion, mais dans tous ceux où un i est suivi d'une autre voyelle que la prononciation en détache, dans les mots en ieux, iel, ien, ier, etc... Là aussi, on fera bien d'accoupler, le plus souvent possible, un mot où se produit la diérèse (li-en, furi-eux, meur-tri-ère) avec un mot où la même terminaison forme diphtongue (bien, cieux, entière) [...] Ce n'est pas, bien entendu, une obligation, mais c'est une utile faculté, et même une élégance. »

 

Delaporte écrit : « Il est des cas beaucoup plus fréquents d'inexactitude ; par exemple, la rime des mots en ien, ier, ié, ieux, monosyllabes avec des finales de même orthographe, mais dissyllabes. Ainsi, un chien rime fort mal avec un li-en ; amitié ne rime point du tout avec châti-é... »

 

Pour Dorchain l’accouplement diérèse / synérèse est une « élégance », pour Delaporte, une « inexactitude ». Banville ne s’exprime pas à ce sujet. Mais l’on trouve, au hasard de ses exemples, des accouplements de rimes diérèse / synérèse qui ne semblent pas le choquer.

 

Le problème est posé par la diérèse, qui provoque un hiatus à la rime, c’est-à-dire un son disgracieux à l’endroit le plus sensible du vers. Dorchain de ce point de vue a raison de vouloir réduire l’emploi de la diérèse à la rime, mais la solution proposée de l’accoupler à une synérèse me semble mauvaise. Il me semble évident que la rime, étant affaire de son, une synérèse qui forme une diphtongue ne rime pas avec une diérèse qui forme un hiatus : cela revient à faire rimer une diphtongue et une voyelle, en cela Delaporte a raison.

 

Des exemples d’accouplements de diérèses et de synérèses se trouvent dans les vers réguliers de nos prédécesseurs, y compris chez les plus grands. On notera cependant, et cela se vérifie sur le seul exemple de Hugo cité ci-dessus, que les accouplements synérèse / synérèse sont de loin les plus nombreux, que les accouplements diérèse / synérèse sont plus rares, et que les accouplement diérèse / diérèse sont de loin les moins nombreux.

 

De mon point de vue, avec tout le respect que je dois aux théoriciens et poètes des temps passés, une diérèse ne rime qu’avec une diérèse, et cette rime étant disgracieuse, elle doit être rare, voire interdite. Seules des synérèses devraient se trouver à la rime.

 

2.2.             L’e muet à la rime

 

2.2.1.              Genre des rimes - rimes féminines et rimes masculines

 

On appelle: 

- rime féminine toute rime dont le rimant se termine par un [e] muet ou féminin, suivi ou non des lettres –s ou –nt, (rimots : vie, chantée, présente, amicales, chienne, histoires, je chante, tu chantes, ils chantent, que tu aies),

- rime masculine toutes les autres, c’est-à-dire celles terminant par une voyelle ou diphtongue masculine (rimots : beauté, finir, présent, amical, chien, mots, je prends, tu prends, ils prendront)

 

Par extension, un vers finissant par une rime féminine est appelé vers féminin, un vers finissant par une rime masculine est appelé vers masculin.

 

Rappelons que le [e] muet final d’un mot ne peut être la voyelle centrale d'une rime : si « crépuscule » et « bulle » riment, c’est par le son [u], non par le [e] final. Une rime féminine implique donc deux syllabes [u-le], dont la dernière est muette, une rime masculine n'implique qu'une seule syllabe.

 

D’après certains théoriciens de la rhétorique de la Renaissance, cette distinction est due à d’obscurs principes misogynes : le son [e] étant un son faible, et la faiblesse étant, soit disant, l’apanage des femmes (le « sexe faible »), les rimes se terminant par ce son sont appelées rimes féminines. Je renvoie à l'excellent article de la revue Clio - Voilà ce qui fait que votre e est muette - revue Clio. En particulier à ce passage :

 

« Gratien du Pont (par ailleurs auteur des misogynes Controverses des sexes masculins et femenins, en 1534), explique ainsi qu’il faut toujours au féminin une syllabe de plus en fin de ligne « à cause que le masculin est plus parfait et noble que le féminin. Donc pour être joint et reçu le dit feminin en la compagnie dudit masculin, lui faut aide et contrepoids ». Pour Sébillet, « l’é féminin se connaîtra plus aisément conféré avec son mâle ; car il n’a que demi-son, et est autrement tant mol et imbécile, que se trouvant en fin de mot et de syllabe, tombe tout plat, et ne touche que peu l’oreille ». Mol et flac son en la syllabe dernière, le e en fin de vers le fera plus long « d'une syllabe n'étant pour rien comptée, non plus que les femmes en guerre et autres importantes affaires, pour [sa] mollesse ». Quant à Étienne Tabourot des Accords, il distingue dans ses Bigarrures des terminaisons viriles, simplement masculines, des féminines « parce que la première voyelle qui les rencontre en un mot qui les suit les cache et couvre, comme ferait un homme qui cacherait de son manteau une femme », et pucelles, « qui comme vierges, ne souffrent aucune violence au milieu d’un vers »

 

Le propos de Tabourot s’applique à l’élision, par laquelle un e muet terminal précédant une voyelle ne se prononce pas et n’est pas compté, comme dans « je chante une chanson » comptant pour six syllabes je-chan-tu-ne-chanson.

 

Je préfère pour ma part une autre explication, plus rationnelle et largement acceptée de nos jours : la distinction entre rime féminine et rime masculine se base sur le principe de féminisation des adjectifs (joli / jolie) et des noms (chat, chatte), en Français : généralement on ajoute un e.

 

Le genre de la rime est indépendant du genre du rimot, ainsi:

- « musée », « délice », « arbre », « crépuscule » sont des noms masculins mais entreront dans des rimes féminines,

- « souris », « fourmi », « fin », « beauté » sont des noms féminins mais entreront dans des rimes masculines.

 

Les mots monosyllabiques tels que « je », « me », « te », « de », « ce », peuvent entrer, au choix du versificateur, dans des rimes masculines ou féminines. Nous parlons alors de rime androgyne, parfaitement régulière et acceptable. Par exemple :

- « je » rime avec « jeu » et forme une rime masculine,

- « n’ai-je » rime avec « neige » et forme une rime féminine.

 

« Et qu'il vente ou qu'il neige

Moi-même, chaque soir,

          Que fais-je,

Venant ici m'asseoir ? »

(Alfred de Musset, Ballade à la Lune)

 

Un rimot masculin ne peut rimer qu'avec un rimot masculin et un rimot féminin qu'avec un rimot féminin. Ainsi « exutoire » (rimot féminin) et « butoir » (rimot masculin) ne riment-ils pas. En poésie moderne, un ensemble formé par des rimots de genres différents est appelé rime hétéro.

 

« Il sombre, il appareille

Sans bâteau ni bâton

Sans guide et sans conseil,

Compagne ou compagnon, »

(Paul Claudel, Complainte du Soleil)

 

« appareille » et « conseil » forment une rime hétéro qui n’est pas valable dans le vers régulier.

 

En toute rigueur, un vers se terminant par une rime féminine, ou vers féminin, contient donc une syllabe de plus que le même vers se terminant par une rime masculine, ou vers masculin, et cette syllabe dite improprement « muette » se prononce. Ainsi, un alexandrin se terminant par une rime féminine contient-il 13 syllabes, mais l'on n'en compte que 12 pour la versification :

 

« Pour / qui / sont / ces / ser / pents // qui / si / fflent / sur / vos / tê /tes »

(Racine, Andromaque, Acte V, scène 5)

 

Cette constatation est faite dès 1425, dans « Les Règles de la seconde rhétorique », traité de versification anonyme, qui note : « Rime Alexandrine pour faire romans est pour le présent de douze silabes chascune ligne en son masculin et de XIII en féminin. » (cité dans Revue des langues romanes - Tome XLVII (Ve Série — Tome VII)).

 

Il s’agit juste d’une astuce de définition, un alexandrin a douze syllabes, peu importe sa rime, alors qu’un alexandrin finissant par un e muet se prononce en réalité en treize syllabes. Il ne faut toutefois pas confondre, par exemple, un octosyllabe féminin avec un ennéasyllabe. Ce qui importe dans la définition du vers, c’est sa dernière syllabe masculine, et non la dernière syllabe muette des rimes féminines.

 

2.2.2.              Alternance des genres des rimes

 

A l'heure où les femmes se battent pour l'égalité des sexes, il est bon de rappeler que cette égalité est établie en poésie depuis des siècles. En effet, la rime a un sexe, et la poésie régulière a érigé en règle absolue la stricte alternance des rimes masculines et féminines.

 

Règle d’alternance des rimes masculines et féminines : deux rimes différentes mais du même genre ne peuvent être juxtaposées, que ce soit à l'intérieur d'une strophe (alternance intrastrophique), ou entre deux strophes (alternance interstrophique). Cette règle fait donc alterner des vers de tailles différentes, donc de rythmes différents.

 

La règle fut établie lorsque l’e muet commençait déjà à ne plus être prononcé. En fait, la prononciation de cet e est déjà aléatoire au Moyen Âge, l'écriture plus ou moins phonétique de cette époque, avant l'institution de l'Académie, en faisant foi. Pour qui voudrait absolument faire le lien entre l'instauration de l'alternance des rimes féminines / masculines et la prononciation du Français de la Renaissance, nous faisons donc remarquer que, dès son apparition, cette règle du vers était en porte-à-faux avec la prose.

 

L'alternance fut d'abord employée par certains grands rhétoriqueurs de la fin du Moyen Âge comme contrainte (au sens donné à ce terme par l'OULIPO). En réaction aux abus de contraintes par ces poètes, Du Bellay la rejette dans sa Deffence et Illustration de la Langue françoise (1549). Mais Ronsard la recommande dans son Abbregé de l’art poëtique françois (1565). De fait, cette règle d’alternance met fin à une anarchie certaine régnant dans le rythme des vers avant son établissement. Cette règle a ensuite été appliquée par tous les plus grands poètes des époques suivantes, de Ronsard et du Bellay, en passant par Malherbe, Boileau, La Fontaine, Molière, Corneille et Racine, jusqu'à Hugo, Baudelaire, Rimbaud, Verlaine, Apolinaire.

 

Verlaine a essayé de la réformer en lui substituant l'alternance des rimes vocaliques / consonantiques, sans tenir compte d'un [e] muet final. Je renvoie à mon essai sur les rimes, dans lequel je traite plus longuement des possibilités rythmiques de l’alternance des rimes féminines / masculines et de ses avantages par rapport à l’alternance des rimes vocaliques / consonantiques. Pour résumer, l’alternance des rimes féminines / masculines offre d’avantage de rimes, de possibilités rythmiques et est plus équilibrée que le système concurrent.

 

Il faut comprendre que les rimes et la prosodie en général obéissent à des règles propres, qui ne visent en aucun cas à représenter l’état de la langue française en un temps ou un lieu donné. Ces règles visent au contraire à aplanir les différences de prononciation qui peuvent exister entre un poète picard du Moyen Âge et un poète canadien contemporain. Ceci pour dire que ces règles offrent une langue standard capable de traverser les siècles et les océans sans dénaturer les écrits transmis.

 

2.2.3.              Intérêt rythmique

 

L’e muet de la rime féminine doit être prononcé, néanmoins c’est un son ouvert qui ne doit pas être appuyé au point d’obtenir un son [eu] fermé. Une scansion correcte d’alexandrins alternera donc des vers de douze et treize syllabes sans laquelle la lecture de longues tirades, telles que celles des tragédies de Racine, deviendrait vite monotone. Il est d’ailleurs regrettable que les vers classiques soient de nos jours déclamés par des acteurs n’ayant aucun sens du rythme et de la prosodie, mangeant les syllabes, ignorant les liaisons et avalant les rimes.

 

Une brève étude des rimes d’un quatrain donne l’illustration de la variété des rythmes que l’on peut obtenir par cette alternance. Un quatrain (strophe de quatre vers), ne peut comporter au plus que deux rimes, que nous noterons A et B. Ces rimes peuvent être disposées comme suit :

- quatrain monorime : AAAA,

- rimes plates : AABB,

- rimes croisées : ABAB,

- rimes embrassées : ABBA.

Dans les trois derniers cas, les rimes A et B se trouvent côte à côte et doivent donc être de genres différents : si A est féminine (F), B est masculine (M), et réciproquement. C'est le principe de l'alternance intrastrophique. Les quatre schémas de rimes du quatrain en alexandrins donnent donc huit rythmes différents selon les syllabes prononcées :

- monorime :

      FMMF soit 13-13-13-13,

      MFFM soit 12-12-12-12,

- rimes plates :

      FFMM soit 13-13-12-12,

      MMFF soit 12-12-13-13,

- rimes croisées :

      FMFM soit 13-12-13-12,

      MFMF soit 12-13-12-13,

- rimes embrassées :

      FMMF soit 13-12-12-13,

      MFFM soit 12-13-13-12.

 

En respectant la règle d'alternance interstrophique des genres de rimes, un poème en quatrains à rimes embrassées ou en monorime alternera les deux possibilités rythmiques de ces schémas. A contrario, une succession de quatrains à rimes croisées ou plates se fera sur un seul rythme de la strophe :

 

- quatrains monorime : la succession AAAA / BBBB / CCCC donne les rythmes :

      FFFF / MMMM / FFFF soit 13-13-13-13 / 12-12-12-12 / 13-13-13-13,

      MMMM / FFFF / MMM soit 12-12-12-12 / 13-13-13-13 / 12-12-12-12,

- rimes plates : la succession AABB / CCDD / EEFF donne les rythmes :

      FFMM / FFMM / FFMM soit 13-13-12-12 / 13-13-12-12 / 13-13-12-12,

      MMFF / MMFF / MMFF soit 12-12-13-13 / 12-12-13-13 / 12-12-13-13,

- rimes croisées : la succession ABAB / CDCD / EFEF donne les rythmes :

      FMFM / FMFM / FMFM soit 13-12-13-12 / 13-12-13-12 / 13-12-13-12,

      MFMF / MFMF / MFMF soit 12-13-12-13 / 12-13-12-13 / 12-13-12-13,

- rimes embrassées : la succession ABBA / CDDC / EFFE donne les rythmes :

      FMMF / MFFM / FMMF soit 13-12-12-13 / 12-13-13-12 / 13-12-12-13,

      MFFM / FMMF / MFFM soit 12-13-13-12 / 13-12-12-13 / 12-13-13-12,

 

Si la dernière rime d’une strophe est la même que la première de la strophe suivante, alors il n’y a pas violation de l’alternance interstrophique, puisqu’il s’agit de la même rime. C’est le cas notamment dans les quatrains d’un sonnet, dont le schéma est ABBA ABBA.

 

On pourra encore ne pas respecter l'alternance interstrophique à condition toutefois de violer cette règle systématiquement à tous les changements de strophe d’un même poème. Dans ce cas les successions ABBA CDDC EFFE et AAAA BBBB CCCC se feront sur un seul rythme et inversement ABAB CDCD EFEF et AABB CCDD EEFF alterneront deux rythmes. Toutefois, cette violation de l’alternance interstrophique reste très anecdotique dans l’histoire de la poésie. On en trouve un exemple chez Baudelaire :

 

« La sottise, l'erreur, le péché, la lésine,

Occupent nos esprits et travaillent nos corps,

Et nous alimentons nos aimables remords,

Comme les mendiants nourrissent leur vermine.

 

Nos péchés sont têtus, nos repentirs sont lâches;

Nous nous faisons payer grassement nos aveux,

Et nous rentrons gaiement dans le chemin bourbeux,

Croyant par de vils pleurs laver toutes nos taches. (…) »

(Charles Baudelaire, Les Fleurs du mal, Au Lecteur)

 

Dans le cas de Baudelaire, tous les quatrains de son poème sont écrits sur le même schéma de rimes embrassées avec les rimes féminines encadrant les rimes masculines au centre. Dans le cas de certaines formes fixes, comme la petite ballade ou le chant royal, cette violation est systématique, le schéma des strophes ne permettant pas de respecter cette règle.

 

2.2.4.              Application à un sonnet

 

Appliquons ce principe à un sonnet de type marotique, dont les cinq rimes (notées par les lettres de A à E) s’agencent selon le schéma :

 

ABBA ABBA CCD EED.

 

Dans les quatrains, les rimes A et B doivent être de genres opposés (alternance intrastrophique).

 

Au changement des quatrains, il n’y a pas de changement de rime, puisque le dernier vers du premier quatrain a une rime A, et le premier vers du deuxième quatrain a la même rime A : l’alternance interstrophique n’est donc pas violée.

 

En revanche, au passage des quatrains aux tercets, la rime change : la rime C doit donc être de genre opposé à A (alternance interstrophique).

 

De même, au changement des tercets, les rimes D et E doivent-elles être de genre opposés.

 

L’alternance interstrophique est respectée puisque dans les tercets C et E sont de genre opposé à D.

 

Ainsi les rimes A et D doivent-elles être du même genre et B, C et E du genre opposé.

 

Prenons pour exemple le sonnet suivant de Ronsard :

 

« Je n'ai plus que les os, un squelette je semble,

Décharné, dénervé, démusclé, dépulpé,

Que le trait de la mort sans pardon a frappé,

Je n'ose voir mes bras que de peur je ne tremble.

 

Apollon et son fils, deux grands maîtres ensemble,

Ne me sauraient guérir, leur métier m'a trompé ;

Adieu, plaisant Soleil, mon oeil est étoupé,

Mon corps s'en va descendre où tout se désassemble.

 

Quel ami me voyant en ce point dépouillé

Ne remporte au logis un oeil triste et mouillé,

Me consolant au lit et me baisant la face,

 

En essuyant mes yeux par la mort endormis ?

Adieu, chers compagnons, adieu, mes chers amis,

Je m'en vais le premier vous préparer la place. »

(Ronsard, Derniers vers, Je n'ai plus que les os)

 

La rime A a pour rimant [emble], féminin.

La rime B a pour rimant [pé], masculin.

La rime C a pour rimant [ouillé], masculin.

La rime D a pour rimant [ace], féminin.

La rime E a pour rimant [mis], masculin.

 

La juxtaposition des rimots « tremble » et « ensemble » entre les deux quatrains ne viole pas la règle d’alternance interstrophique, puisqu’il s’agit de la même rime A en [emble].

 

 

 

La suite :

Essai sur la rime (2/3)

Essai sur la rime (3/3) 

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